Les pâturages marocains: Problèmes techniques, problèmes humains, problèmes d'éducation (107)
par M. SAUVAGE
Professeur à l'Institut Scientifique Chérifien
Depuis quelques années, on parle de plus en plus du problème des pâturages marocains. Sans doute, les difficultés économiques nées de.la guerre nous ont contraints à envisager la responsabilité humaine dans des domaines où, jusqu'alors, on pensait que la Nature était suffisamment grande personne pour se passer de notre intervention. En outre, le retour à une économie de paix se trouve avoir coïncidé avec une fâcheuse série d'années sèches,de sorte qu'a l'obsession des tickets d'alimentation succède I'obsession de l'eau avec ses conséquences multiples, jusque dans les moindres détails de notre vie quotidienne. L'élevage, qui est une des richesses fondamentales de l'économie marocaine, es trouve directement menacé par cette pénurie d'eau. Mais si l'on fait des efforts louables et efficaces pour prospecter méthodiquement et scientifiquement les ressources hydrauliques du sous-sol, il ne semble pas que l'on accorde toujours le même soin a l'étude des pâturages qui, de toute évidence, conditionnent la santé et la valeur du cheptel. Pour beaucoup, cette étude est purement affaire des techniciens. C'est en réalité un problème beaucoup plus complexe, et si je vous en expose ici les grandes lignes, c'est que j'ai pensé qu'une &laqno; Semaine pédagogique», qui se proposait l'étude du milieu, pouvait réunir, en particulier venant des campagnes marocaines, des éducateurs qui tôt ou tard auront un parti à prendre et un enseignement à professer pour la conservation ou la régénération des pâturages marocains.
Chaque fois qu'il s'agit d'une ressource naturelle, I'homme, et surtout le citadin, a une tendance regrettable à considérer qu'il s'agit d'une richesse infinie et dans laquelle il peut puiser sans se soucier du lendemain. Récemment, un officier des Affaires indigènes me rassurait en guise de conclusion en affirmant:: &laqno;il y aura toujours assez d'herbe pour nos troupeaux». Effectivement, nous sommes impuissants à chiffrer valablement le fourrage dont dispose chaque année le troupeau marocain, et cette absence de bilan donne l'illusion de l'infini. Mais il y a toujours quelques traits caractéristiques qui permettent de prévoir les limites qu'il ne faut pas dépasser.
Le printemps marocain offre à l'observateur superficiel une richesse de végétation, d'autant plus plaisante qu'elle se traduit par des floraisons plus massives. Le blanc des asphodèles, le jaune ou le bleu des lupins, I'orangé des soucis, le violet des vipérines, le vermillon des pavots, le jaune moutarde de certaines crucifères, toutes ces teintes drapent le sol d'une débauche qui fait illusion. Malheureusement, la plupart de ces plantes constituent un médiocre aliment pour le bétail, lorsqu'il ne les refuse pas complètement. La grande férule et les lupins sont toxiques; l'asphodèle, si commun dans les terres de parcours, est à peine brouté, et encore faut-il pour cela qu'il n'y ait rien de meilleur à l'ombre de ses touffes. Toutes ces pullulations sont en général le résultat d'une sélection à rebours: les bonnes plantes fourragères sont broutées les premières et avec un tel acharnement dès leur germination qu'elles n'arrivent pas a produire suffisamment de graines pour se maintenir contre la concurrence vitale que leur opposent les quelques espèces délaissées du troupeau. La richesse des couleurs que nous offre le printemps marocain est en réalité le plus souvent le signe de cet évincement des plantes fourragères au profit de quelques espèces sans valeur ou nuisibles, et traduit au contraire la pauvreté du pâturage.
Des les premières fortes chaleurs, la plupart des plantes se fanent, puis se dessèchent. Sans doute, quelques-unes de celles que le bétail refusait à l'état vert, deviennent comestibles. Mais il suffit de contempler au mois de septembre le troupeau décharné reniflant une terre nue et poussiéreuse, à la recherche des brins de paille oubliés la veille, pour être convaincu de la fugacité du pâturage.
Enfin la plupart des terres de parcours ont un sol pauvre, voire même squelettique, laissant souvent apparaître la roche sous-jacente. La végétation y est clairsemée et les multiples sentes que le piétinement du troupeau a tracées s'inscrivent sur la terre comme un réseau éternellement stérile. Sauf au moment des fortes pluies de printemps, où la croissance du végétal l'emporte momentanément, il n'est pas d'endroits où ne se lise cette fragilité du pâturage à l'action du troupeau. L'aspect, en &laqno;peau de panthère» que revêt le bled, en particulier aux adrets des collines, n'est pas contrairement à ce que l'on peut croire, I'aspect normal de la végétation marocaine, mais l'expression d'une dégradation faite par l'homme et les troupeaux, et trop souvent entretenue pour se cicatriser.
Le cycle d'une année suffit pour se convaincre de ces trois caractéristiques des pâturages marocains: pauvreté, fugacité fragilité. Mas si l'on compare le même pâturage d'une année à l'autre, on est étonné de voir combien il enregistre fidèlement les fluctuations du climat. Si les pluies d'automne arrivent trop tard alors que les nuits sont déjà froides, beaucoup de graines ne germent pas et le pâturage ne reverdit que par ses plantes vivaces. S'il n'y a pas de pluies de printemps, les plantes annuelles achèvent leur cycle biologique en quelques semaines, toute leur vie étant consacrée à l'ultime stade, la production de graines au détriment de la croissance. C'est ainsi que la taille d'une plante peut varier d'une année à l'autre et au même lieu, du simple au décuple, et la maturité des graines peut être décalée de un à trois mois. Cette précarité du pâturage est la conséquence de l'irrégularité du climat dont nous avons, depuis quelques années, trop d'exemples défavorables pour qu'il soit nécessaire d'insister.
Est-il possible techniquement de remédier, au moins dans une certaine mesure, aux principales faiblesses que présentent les pâturages naturels du Maroc ? Bien que la question n'ait pas encore fait l'objet de recherches suffisamment nombreuses et surtout prolongées, on peut toutefois citer ici les méthodes générales qui sont assurées de réussir. Il ne faut pas perdre de vue qu'il ne saurait être question, sur le plan général, de méthodes purement culturelles, qui ne sont à envisager que dans des cas spéciaux d'élevage intensif et dans des conditions de sol et d'humidité ou de pluviosité supérieures à la moyenne.
La pauvreté des pâturages est facile a améliorer par une simple réglementation de la charge en bétail. L'expérience montre, en effet, que la seule mise en défense, c'est-a-dire l'interdiction de pacage pendant plusieurs années, fait réapparaître aussitôt de nombreuses plantes fourragères. Des officiers d'affaires indigènes, des Contrôleurs civils, le Service de L'élevage, le Service des Eaux et Forêts, des colons se sont livrés à cet essai qui a été concluant sous tous les climats du Maroc et, l'on peut même dire, quel que soit le sol. Seule la durée de cette mise en défense est variable selon l'endroit et selon le but recherche. Mais depuis les riches terres du Rharb jusqu'aux limons désertiques, dés la première année, la parcelle protégée se reconnaît à son pâturage plus dense et plus élevé.
On a tendance à croire que la flore naturelle n'est pas suffisante pour régénérer ou améliorer les pâturages. Pour ma part, je crois qu'il ne faut pas trop escompter de l'apport de plantes exotiques (hors le cas des cultures irriguées). On est assure que la flore autochtone est adaptée non seulement au climat avec ses sévères irrégularités, mais aussi dans une large mesure au pâturage excessif. On ne sait si on peut en dire autant des plantes exotiques, et de toutes façons on ne peut raisonnablement pas espérer trouver la plante rare et merveilleuse qui offrirait d'autant plus de pousses vertes qu'elle serait plus broutée et qu'il ferait en même temps plus chaud et plus sec !
L'expérience montre que malgré l'épuisement des pâturages, il reste presque toujours, à l'abri des touffes de doum, d'asperges épineuses, de jujubier ou simplement d'asphodèles quelques pieds de bonnes fourragères, légumineuses ou graminées, capables de réensemencer le terrain si elles sont protégées quelque temps. On peut, si l'on désire une amélioration plus rapide, favoriser cette reconquête par des ensemencements artificiels et aussi par des arrachages, au moins partiels, des plantes nuisibles comme la grande férule. Mais ces expériences doivent être faites en parfaite connaissance des associations végétales réalisables et toujours comporter des parcelles-témoins, sans lesquelles toute conclusion est illusoire.
On ne peut penser, dans I'état actuel de nos connaissances et de nos moyens techniques, remédier directement à la fugacité des pâturages. Il faudrait pour cela modifier le climat, et en particulier la pluviosité. Dans certains cas, on peut introduire des plantes vivaces dont le feuillage se maintient au moins une partie de l'été. La seule solution générale est la constitution de réserves de fourrage qui ont l'avantage de remédier également à la précarité des pâturages résultant des irrégularités du climat. Il n'est pas sans intérêt de signaler qu'un fourrage d'appoint peut être fourni par des arbres ou des arbustes, qui conservent, grâce à un système radiculaire extrêmement étendu et profond, un feuillage vert pendant l'été. L'emploi du caroubier, du frêne, du betoum et aussi du cactus inerme, du mûrier, est classique. On voit dans ce cas que l'utilisation des plantes exotiques peut donner des résultats excellents
Ainsi, si l'on met à part les perfectionnements divers, dictés le plus souvent par les conditions locales, la méthode se réduit au schéma général suivant. La surface destinée à un troupeau est divisée en deux parties équivalentes, la première exploitée et la seconde mise en défens pour la reconstitution et l'amélioration éventuelle des pâturages. La rotation entre ces deux parties variera de deux à cinq ans selon les régions, le sol et les moyens techniques dont on peut disposer. De même la partie exploitée doit être divisée en deux parcelles, chacune étant réservée, alternativement d'une année à l'autre, au pacage et à la récolte du fourrage.
En dehors des aménagements notables que ce schéma doit comporter selon les régions (on conçoit que les pâturages d'Arbaoua, de Timhadit et de Tiznit ne relèvent pas du même traitement), on constate que ce schéma revient en moyenne à diminuer la surface livrée aux troupeaux au quart de la surface actuelle, ou plus exactement à répartir la charge en assurant une rotation par quart de la surface.
C'est alors qu'intervient le point de vue humain. Lorsqu'une solution technique de cette sorte est proposée à un administrateur, sa réaction est catégorique: &laqno; Il est impossible d'imposer aux pasteurs de réduire la surface livrée aux troupeaux sans une compensation équivalente. Il faut donc, parallèlement, faire des cultures de fourrage ou des pâturages irrigués». Or, d'une part ce n'est pas possible partout et, d'autre part, c'est évoluer vers l'élevage intensif. C'est donc déplacer le problème.
En réalité, il y a incompatibilité entre le point de vue technique et le point de vue humain. Pour le pasteur marocain, le pâturage est une ressource, sans doute variable d'une année à l'autre, mais qu'on exploite selon la vitalité du troupeau, sans se soucier, ni de l'évolution du pâturage par surcharge, ni de la qualité du bétail obtenu. Pour le pasteur marocain, le seul idéal est le nombre. Voici, d'après un article récent de M. Desalbres, les résultats d'un tel usage:
&laqno; Si, après les pluies de l'automne et de l'hiver, le troupeau trouve une nourriture qui l'alimente convenablement jusqu'à juillet, à partir du mois d'août jusqu'au milieu de l'hiver il y a un déficit alimentaire qui fait perdre aux animaux 15 a 20 % de leur poids. La croissance des jeunes est arrêtée pendant quatre cinq mois de l'année Cette alimentation déficiente retarde leur développement. C'est pourquoi un boeuf n'atteint son format définitif qu'a sept ans, pour ne peser que trois cents kg environ. Le rendement en viande est faible: 150 kg seulement, alors qu'en France un boeuf fournit le double. La meilleure vache laitière donne huit litres de lait. La production quotidienne d'une vache ordinaire est de un litre et demi à deux litres. Une chèvre de Malte ou de Murcie produit davantage. Et il faut ajouter les pertes par mortalité qui sont parfois très élevées, lorsque la sécheresse dure trop longtemps et amène à I'hiver un troupeau de santé déficiente. D'après les statistiques citées par le même auteur, les années sèches de 1945, 1946 et 1947 ont provoqué la perte par mortalité de la moitié du cheptel.
- à un rendement médiocre, parce que la croissance est lente;
- à une fluctuation annuelle importante du poids, à cause du déficit alimentaire;
- à une perte substantielle les années sèches, et évidement; d'autant plus grande que la sécheresse a été plus prolongée.
il ne s'agit pas d'ailleurs de faits bien connus, mais que l'on relie rarement aux caractéristiques des pâturages, lorsqu'on essaie d'y remédier. Un peu partout, on s'est ingénie à trouver pour le bétail un aliment d'été. En particulier dans de nombreuses régions e t surtout dans le Sud marocain sous l'impulsion de plusieurs officiers d'affaires indigènes, on a fait de nombreuses plantations de cactus inerme. Souvent également on a cherché à utiliser des concasseurs, qui réduisent les tiges végétales trop dures en débris mangeables. Enfin de leur côté, les services vétérinaires s'attachent à enrayer les épidémies et à diminuer la mortalité à la naissance.
Tous ces efforts ont pour résultat d'améliorer un peu la qualité du cheptel, mais surtout d'augmenter son nombre en réduisant les chances de perte par mortalité, en atténuant les effets du climat. Il ne faut pas perdre de vue que le troupeau est le capital de la population rurale et que cette conception, non éduquée, aboutit à la seule multiplication des bêtes. Il est particulièrement significatif de constater que le cheptel marocain, évalué à 25 millions de têtes en 1944, est tombé en 1947 à 12 millions et demi, par suite des années sèches, et est déjà en 1949 remonté à près de 19 millions de têtes.
Bien entendu, il n'est pas question de critiquer les efforts faits jusqu'à présent, dont les intention~ sont louables et le~ résultats appréciable par certains côtés. Mais on ne peut manquer d'être frappé par l'opposition formelle entre les deux points de vue. Le technicien cherche à améliorer les pâturages, dont l'épuisement lui paraît être une cause importante du mauvais état du cheptel, et son remède consiste à répartir la charge, en réduisant par rotation la surface livrée au pacage. Il est bien évident que le résultat ne saurait être atteint si le troupeau augmente, et qu'il est souhaitable au contraire de le réduire progressivement pour obtenir une qualité meilleure et plus stable. De ce fait, le technicien recherche avant tout l'amélioration de la qualité du cheptel. L'administrateur a certainement le même souci, mais ses remèdes provoquent en même temps l'augmentation du troupeau.
Je ne pense pas que l'on puisse ignorer cette opposition indéfiniment; il faudra faire un choix, et d'autant plus rapidement que d'autres facteurs ont une incidence directe sur ce problème pâturage-troupeau. En effet, les habitudes pastorales sont peu à peu modifiées par le développement économique du Maroc, D'abord les surfaces cultivées à l'européenne sont chaque année plus grandes et sont strictement interdites au pacage. Le-Service des Eaux et Forêts, en vue d'assurer la régénération des forêts dont il a la charge, est obligé de procéder à des interdictions de parcours partielles ou totales, temporaires ou définitives selon le cas. Ainsi, indépendamment des solutions adoptées pour l'amélioration de l'élevage, la surface disponible pour les pâturages diminue inexorablement.
En particulier les pasteurs du Moyen Atlas, ne pouvant plus transhumer vers les plaines en hiver, sont obligés de conserver leurs troupeaux sur les plateaux. Sans doute commencent - ils à constituer des réserves de nourriture, surtout sous forme de graines, sans doute aussi se mettent-il construire des étables. Mais à peine la neige a-t-elle fondu que le troupeau est lâché sur un pâturage qui en est encore à son repos hivernal. On peut raisonnablement douter du bienfait d'une telle méthode. Bien plus, ces troupeaux de montagne deviennent une sorte de caisse d'épargne qui peu à peu s'ouvre aux masses citadines, européennes comme musulmanes. Ne faut-il pas craindre que sous peu, le rêve de chacun ne soit d'avoir son petit troupeau de moutons en montagne ?
Obscurément, on compte sur quelque bonne sécheresse pour limiter le développement du cheptel et le ramener à un chiffre raisonnable, mais en même temps on multiplie les abreuvoirs pour parer à la soif. Indéniablement, si l'on n'y prête pas garde, on va vers la ruine des pâturages de montagne.
Parce que le climat marocain est trop irrégulier, il est impossible d'estimer la valeur des pâturages existants. Et la conséquence la plus fâcheuse est qu'on risque de s'apercevoir de leur ruine lorsqu'il sera trop tard, ou qu'il faudra des sommes astronomiques pour réparer le mal causé par l'insouciance générale. En dehors du cas tristement spectaculaire, où à cause de la pente et de la nature du terrain, le surpâturage entraîne une érosion de sol, ce n'est que d'après le résultat d'une mise en défens qu'on peut vraiment savoir si le pâturage est définitivement ruiné ou non. La simple prudence demande donc que l'on garde une marge de sécurité, d'autant plus importante que la pluviosité à des infidélités plus grandes.
Il faut donc, par expérimentation, trouver dans chaque région la charge maxima qui permette d'assurer la nourriture complète du troupeau et de le conserver, quelle que soit l'année, en équilibre numérique. Sans doute, I'expérience d'autres pays peut servir, et il est suggestif de comparer quelques statistiques françaises et marocaines. Le cheptel ovin et caprin, le plus nombreux et le plus destructeur, surtout en ce qui concerne les chèvres, entre pour 85 % du total, soit environ 17 millions de têtes actuellement. La superficie des pâturages est évaluée a 8 millions d'hectares, de sorte que la charge dépasse deux bêtes par hectare. C'est sensiblement la charge réalisée dans I'Aveyron, un des départements français les plus spécialisés dans I'élevage du mouton, mais pour un climat notablement plus fidèle et assurant aux pâturages richesse, continuité et stabilité.
Ainsi, de toute évidence, le cheptel marocain est trop nombreux pour être de qualité ou si l'on veut, les deux faits étant indissolublement liés, les pâturages sont trop épuisés pour nourrir un bétail de qualité
La difficulté ne réside pas dans le choix que le bon sens commande, mais dans les multiples conséquences que ce choix comporte. Si l'on veut réellement améliorer l'élevage marocain, il faut, parallèlement, améliorer les pâturages. Je vous ai dit précédemment comment cette amélioration est possible. Mais dans ce genre d'expérience, coûteuse mais surtout gênante parce qu'elle bouscule de vieilles habitudes, il faut être sûr de réussir. Une fois de plus, il faut rappeler que le climat marocain à des sautes d'humeur d'autant plus néfastes qu'elles sont imprévisibles. Les agriculteurs et les forestiers ont appris à leurs dépens qu'il y a des années où les expériences les plus classiques se soldent par un échec total. A quoi servirait de refaire un beau pâturage, si l'année où il est ouvert au parcours, un troupeau pléthorique l'appauvrit immédiatement, avec le concours malencontreux d'une sécheresse exceptionnelle ? Il faut - et c'est un impératif autant technique qu'éducatif - il faut garder une marge de sécurité en limitant, et même en diminuant, la charge des pâturages. En somme, tout revient à se fixer au préalable comme objectif de faire porter le même poids de viande par un nombre moins grand de bêtes.
Car on ne réalise pas assez la perte sous tous les rapports que représente la mort, chaque année à l'orée de l'hiver, du bétail sous-alimenté, surpris par le froid ou subitement gave de vert. De 1944 à 1947, le cheptel a perdu 12 millions et demi de têtes, ce que M. Desalbres évalue à la somme de 48 milliards de francs. Quel beau budget pour un service de l'amélioration du cheptel, mais aussi, que d'herbe engloutie pour rien !
Pour ma part, je reste convaincu que rien de vraiment durable et efficace ne sera fait, tant qu'on n'aura pas compris qu'il faut lier, au point de vue technique et au point de vue humain, l'éducation des masses pastorales. C'est toute une habitude à donner, et c'est peut-être aussi quelques intérêts égoïstes à combattre. C'est encore un mode de pensée à créer. Le pasteur sait, depuis la pacification, que son troupeau est à l'abri du pillage. Il faut maintenant le convaincre qu'on peut le mettre également a l'abri des coups du climat, et cela est avant tout un problème d'éducation. Voilà pourquoi j'ai cru pouvoir égarer quelques instants les travaux de la &laqno;Semaine», loin de ses préoccupations purement pédagogiques. M. le Directeur nous avait proposé l'étude du milieu. Les pâturages marocains sont un milieu avec toute cette complexité que M. Robert vous a définie récemment, mais aussi un milieu qui est à un tournant de son évolution. Il dépend un peu de nous d'en suivre en spectateur la ruine, ou bien, au contraire, de participer à sa conservation. Je pense aux thèmes qu'il peut fournir dans les excursions géographiques que recommandent nos collègues MM. Raynal et Cauchy; je pense aussi et surtout à l'action que pourront avoir les maîtres des écoles rurales.
Un mot encore. J'ai volontairement évité tout exemple concret, parce que j'ai pensé qu'ils auraient allongé inutilement cette exposé, mais l'excursion prévue pour la fin de la semaine permettra d'illustrer ce que je viens de vous dire.
CHARNOT (A.).-La toxicologie au Maroc. Mém. Soc. sc. nat. Maroc, n° XLVII, 823 p., 247 fig., 16 pl. hors texte, Rabat, 1945
DESALBRES (J.).-La question fourragère au Maroc. Bull. Soc. agriculteurs Maroc, n° 21, pp. 12 à 26, Rabat, 1949.
DOCUMENTS du Service de l'élevage.
LABORATOIRE des recherches du Service de L'élevage, Alimentation et aliments du bétail au Maroc. Publ. Serv. élevage, 204 p; 3° éd., Rabat. 1947