Abdellatif Zaki, Eneignant chercheur à IAV Hassan II - Rabat
La définition d'une stratégie pour la réduction de la pauvreté au Maroc présuppose une orientation des priorités budgétaires exprimant des choix politiques et stratégiques pour favoriser en même temps:
1- la croissance économique: le jugement social ne pouvant se faire exclusivement sur la base des données économiques relatives au PIB, aux différentes moyennes de revenu per capita ni aux taux et moyennes de croissance, la croissance économique dont il s'agit est une qui assure en plus d'un revenu supérieur, la capacité de ce dernier )à donner accès à la satisfaction des besoins, au moins essentiels, et l'égalisation des distributions régionales et sociales des divers services sociaux et culturels.
2- l'investissement dans le capital humain,: lancer des programmes de formation continue, de "reskilling", de sensibilisation aux changements socio-économiques et culturels, d'incitation au travail et à l'innovation; développer la culture du travail , de l'entreprise et de la prise en charge de soi par soi-même; développer les sens civique, de le responsabilité, et de l'hygiène; promouvoir l'esprit de compétitivité économique dans un cadre sociale foncièrement solidaire; faire preuve de plus d'imagination en créant des programmes de formation et de l'emploi en se départant des sentiers battus de la confection et du tapis plusieurs créneaux de métiers utiles n'ont pas encore été tentés, i.e. fabrication de rackettes, de balles, ballons en cuir, brosses, les services offrent aussi d'importantes possibilités qu'il faudra investiguer et investir; accompagner toutes les actions de formation et/ou de sensibilisation par des modules de gestion et de communication).
3 - la réduction des inégalités dans les distributions régionales et sociales des services ainsi que des prestations de l'état en matière de:
- l'éducation, (assurer la généralisation de l'éducation dans les milieux vulnérables ou identifiés comme potentiellement pauvres, améliorer la qualité des prestations scolaires destinées aux populations pauvres en leur assurant les conditions minimales de réussites, i.e. supports didactiques, programmation temporelle appropriée aux contraintes climatiques, culturales et économiques, suivi et évaluation continus; réhabiliter les efforts d'alphabétisation en leur donnant des orientations fonctionnelles et de formation professionnelle, instaurer des programmes de post-alphabétisation pour réduire les risques de récidive de l'analphabétisme et crédibiliser le discours idéologique afférent à l'alphabétisation, instituer des systèmes de récupération des enfants déscolarisés pour des raisons liées à la pauvreté afin de les réintégrer dans le système éducatif régulier; assurer la gratuité de l'éducation aux niveaux primaire, fondamental et secondaire; primer l'effort et la performance tant des élèves que ceux des enseignants et du corps administratif et de contrôle pédagogique).
- la santé, (instituer un système de sécurité sociale généralisé, instaurer l'obligation de l'assurance maladie, instituer des programmes de sensibilisation et de vulgarisation, etc.)
- la nutrition, (A rappeler dés le départ , qu'il y'a quelques décennies le Maroc assurait sa propre autosuffisance alimentaire. Il serait donc pertinent de rechercher les causes du déficit alimentaire chez les populations pauvres dans les mécanismes et les causes qui ont réduit cette autosuffisance. En effet, représentant non seulement des aliments, la question de la nutrition doit être posée en termes de la production, l'emmagasinement , le transport, la commercialisation, la concurrence, la gestion, les attitudes et habitudes alimentaires et enfin la consommation des denrées.
L'action sur le complexe alimentation dans le but d'en réduire l'impact sur la pauvreté doit donc nécessairement comprendre des actions sur chacun de ses facteurs. La portée de l'alimentation sur la pauvreté pouvant avoir des causes technologiques, économiques et/ou culturelles, les solutions aux problèmes alimentaires liés à la pauvreté ne peuvent être exclusivement des apports ponctuels sous forme de dons mais des actions fondamentales pour agir sur les vraie causes.
la cause principale du déficit alimentaire
Au Maroc, il semblerait que la cause principale du déficit alimentaire est l'insuffisance du pouvoir d'achat des populations pauvres. L'action qui s'impose donc est d'uvrer dans le sens de l'augmentation de la capacité des populations à acquérir sur le marché des denrées dont elles ont besoin.
Pour réduire l'impact des prix sur l'accès à l'alimentation, il pourrait(i) être imaginé des organisations, coopératives de consommation qui seraient en mesure de mettre à la disposition des populations pauvres une alimentation à des prix moins onéreux,(ii) des actions politiques pour réorienter l'agriculture vers le marché intérieur et lui conférer une stabilité vis-à-vis les fluctuations extérieures des prix des denrées de base, (iii) des actions correctives des approches et méthodes culturales, (iv) l'amélioration des revenus des populations rurales, (v) le développement d'activités non agricoles dans les compagnes, (vi) l'instauration d'un système d'investissement dans les PME dans le monde rural, (vii) des programmes de prise en charge sociale des personnes de troisième âge et des enfants abandonnés et des orphelins à travers des caisses de solidarité nationale auxquelles devront participer tous les citoyens).
- l'habitation (Une nécessité urgente dans tout effort de réduction de la pauvreté est la disponibilité d'une habitation dotée d'électricité , d'eau potable, d'assainissement et facilement accessible d'une part , et d'autre part à proximité raisonnable de tous les services sociaux, économiques et culturels).
4- la redéfinition précise et participative de la pauvreté, de la nécessité et de la vulnérabilité des populations et l'élaboration d'un profil de la pauvreté (identification des causes tant internes qu'externes. La pauvreté peut être (i) momentanée ou (ii) chronique. Dans le premier cas, elle est souvent due à des incidents socioculturels (divorce, veuvage, etc.) ; à des accidents naturels ou d'autres types (maladie, inondations, sécheresse, etc.) ou à des phénomènes économiques et politiques (perte de l'emploi, inflation excessive, guerre, exode ou fuite du terroir, etc.).
Dans le deuxième cas, la pauvreté est due à l'incapacité de gérer des ressources pour assurer la couverture alimentaire et sociale et répondre à ses propres besoins essentiels et à ceux de sa famille en raison (i) d'un déficit définitif de santé (maladie chronique, handicap physique ou mental, vieillesse, etc.), (ii) d'un handicap structurel d'ordre socio-économique (perte du capital foncier, statut social - le cas des femmes -, analphabétisme, chômage collectif, etc.)
Profils de la pauvreté
Par ailleurs, l'élaboration du/des profil(s) de la pauvreté pour le Maroc ou la définition de cette dernière nécessite la détermination des variations des facteurs de la pauvreté dans les divers groupes ou sous-groupes socioprofessionnels, régionaux, ethniques, ou représentant des tranches d'âge données connues pour être vulnérables.
En général, une personne ou un groupe de personnes sera dite pauvre si son pouvoir d'achat est en dessous d'un seuil déterminé de satisfaction d'un ensemble de besoins fondamentaux qui peuvent être d'ordre matériel ou non et par rapport à une norme soit régionale, nationale ou internationale. En d'autres termes, la ligne de démarcation entre pauvreté et non-pauvreté est la capacité des gens de satisfaire leurs besoins essentiels tels qu'ils sont perçus par eux mêmes, leurs congénères un besoin matériel, affectif ou communautaire peut donc être exprimée en termes de privation, de manque, de nécessité et de pauvreté.
Une grille mettant en fonction les besoins, les degrés de leur satisfaction potentielle et réelle, et un coefficient les rapportant aux perceptions et aux valeurs d'un groupe ou d'une communauté peut ainsi être développé pour définir la pauvreté et en estimer l'importance. La pauvreté est donc une réalité relative, dynamique dont la perception et l'expression sont partiellement subjectifs. Elle est aussi la manifestation du degré de maîtrise d'une personne ou d'un groupe de personnes de leurs besoins essentiels et de leur satisfaction; c'est à dire , leur capacité à exercer des choix de consommation minimales et à pouvoir les satisfaire.
Par ailleurs, la relativité de la pauvreté se détermine aussi, par (i) la variabilité des besoins nécessaires tel que les demandes caloriques qui sont supérieures pour les populations rurales et les ouvriers industriels en général du fait que leurs comportements professionnels sollicitent le physique et partant l'énergie plus que les activités citadines , (ii) la variabilités des prix pour satisfaire les besoins - le plus éloignée est une région des centres urbains, le plus élevé seront les coûts des services, denrées etc. en raison du transport, de la périssabilité, voire la rareté -, (iii) les habitudes et les goûts surtout en matière de l'alimentation certains produits prisés ou recherchés dans les centres urbains sont plus chers dans les centres urbains et vice-versa.
En outre, si la comparabilité des coûts en besoins quantifiables (énergie, éducation, santé, etc.) est relativement aisée et permet de catégoriser les populations en termes de leur accessibilité, celle des autres besoins d'ordre plus qualitatif l'est moins d'où la difficulté de cerner les aspects non matériels de la pauvreté et partant de les réduire (éducation, culture, participation à la vie politique et à la gestion des affaires de la communauté, droits de l'homme, équité entre les sexes, équité ethnique, etc.)
Il est donc pertinent de concevoir non seulement un seuil de pauvreté mais plusieurs en fonction des régions, des groupes socioprofessionnel, des tranches d'âge, du sexe, des coûts des différents besoins fondamentaux et de l'appréciation des personnes concernées.
5- l'installation de filets de sécurité pour les populations vulnérables (personnes âgées, handicapées, veuves sans ressources, personnes dont la situation socio-économique est fragilisée par la perte récente de l'emploi ou par les sévices de la nature et du climat, les orphelins et enfants abandonnés; des programmes semblables aux Villages SOS, aux AMB, bien que méritoires ne sauront résoudre le problème de la pauvreté des populations qu'ils ciblent tant que des approches et des solutions structurelles ne sont pas adoptées
6- l'installation d'un système de retraite généralisée (femmes au foyer, secteur agricole, secteurs économiques informels, etc.)
7- l'amélioration de la qualité des services et de l'accueil pour garantir la dignité des personnes (dans les orphelinats, les écoles, les centres de formation, les centres pour personnes âgées, etc.)
8- la garantie de l'égalité des sexes (les femmes subissent la pauvreté bien avant "leurs" hommes, qu'ils soient près, époux, frère voire même fils. Elles sont aussi souvent privées des revenus de leur propre travail et n'en tirent de profit que rarement même quand elles sont dans le besoin extrême (maladie, malnutrition, etc.) . Les attitudes et les habitudes sont tellement fortes que seuls des programmes de sensibilisation ne pourront suffire. Des organisations de femmes qui veillent à ce qu'elles ne soient pas dépossédées des fruits de leur travail, qui les assistent à s'autogérée, à comprendre les rouages des systèmes économiques, juridiques et politiques du pays et à les intégrer doivent être mise en place.).
- la protection de l'environnement (Imaginer des programmes de protection de l'environnement intégrant les populations pauvres qui peuvent souvent être des facteurs de détérioration de l'environnement pour des raisons économiques, i.e. compensation du déficit énergique par la destruction des forêts, pollution des cours ou points d'eau par méconnaissances des agents de pollutions, etc.)
10- la démocratisation de la gestion des affaires des personnes
11- le contrôle raisonné des naissances,
12- l'instauration d'un réseau de communication crédible, efficient et permanent
13- l'institution d'un système financier adapté aux spécificités sociales, économiques et culturelles des diverses populations pauvres pour financer des projets générateurs d'emplois durables et de développement social. (Les diverses solutions basées sur le mécénat, la bienfaisance,, la solidarité sociale et la mobilisation nationale ne peuvent être le fondement d'un projet d'assistance dans signification moderne qui favorise la prise en charge de la personne par elle même et l'institution de structures et de systèmes durables car économiquement viables. Des exemples de banques et d'institutions financiers crées spécialement pour servir les populations les plus pauvres et les aider à monter des affaires et des petites entreprises existent dans le monde en développement (i.e. Grameen bank, au Bangladesh), il faudrait peut être s'en inspirer et éviter d'ancrer l'esprit d'assistée qui tend à caractériser de plus en plus les populations du Maroc.
Réduire ou étendre la pauvreté
C'est en définitive les priorités des orientations budgétaires qui expriment la volonté politique de réduire la pauvreté ou de la laisser s'étendre et toucher davantage de populations. Si, par exemple, le constat que la femme rurale, qui est un partenaire décisif dans le processus de production, demeure le plus souvent en dessous du seuil de pauvreté ne suscite pas la budgétisation des actions à même de redresser la situation, la volonté politique n'aura pas été effective quant à l'amélioration du sort de la femme en général, et celui de la femme rurale en particulier.
Il est donc nécessaire de spécifier les populations pauvres et vulnérables, d'établir des canaux de communication efficients, adéquats et crédibles permettant de les intégrer dans le processus de définition de la pauvreté elle même, identification de leur propres idées et attitudes envers ses diverses manifestations, de leurs besoins, et des moyens à mettre en ouvre pour leur y apporter des solutions. Ceci est pour dire que le développement de la stratégie de réduction de la pauvreté doit nécessairement se faire avec les personnes concernées, en l'occurrence, les pauvres eux mêmes qui sont les mieux placés pour comprendre la pauvreté, pour en déceler les causes, en décrire les aspects et en identifier les issues. L'analyste de la situation, qu'il soit économiste, sociologue, anthropologue ou autre ne peut substituer à la vision des pauvre, leurs priorités, leurs demandes et attentes ses propres valeurs et perceptions. Quant aux politiciens, aux décideurs et aux gestionnaires des programmes de lutte contre la pauvreté , l'éthique et les règles de la gestion démocratique des affaires des populations doivent leur imposer de faire participer les pauvres d'une manière réelle et effective à la prise des décisions qui les concernent et à la gestion des programmes créés pour les soulager de la pauvreté.
Pour répondre aux questions relatives à qui sont réellement les pauvres, pourquoi le sont-ils et que devrait-il être fait pour les sortir de leur situation, il est donc impératif de les faire participer eux-mêmes, faute de quoi, les programmes d'assistance et d'aide n'auront ni l'adhésion des populations qu'ils cherchent à servir ni la crédibilité et la validité socio-politique qui peuvent leur assurer le succès. En effet, il ne suffit pas de doter l'administration de moyens matériels et humains pour exécuter un programme pour qu'il atteigne ses objectifs, il faut aussi convaincre les populations cibles d'y adhérer et d'y trouver des solutions à leurs problèmes.
L'essentiel à faire est donc de reconstituer le capital "crédibilité" des diverses actions de l'état, d'en réhabiliter les systèmes de communications et d'en démocratiser les processus de prise de décision en faisant participer les premiers concernés.
La première action qui devrait s'inscrire dans une stratégie nouvelle est donc un programme de sensibilisation des populations cibles quant aux actions à mener, (ii) à l'affectation des ressources, (iii) à la gestion des programmes, et (iv) à leur évaluation. Cette entreprise ne devrait pas être conçue ou perçue comme une action ponctuelle mais plutôt comme une composante permanente et inhérente à la mission des organisations fondées du pouvoir de gérer la question de la pauvreté au Maroc.
Abdellatif Zaki