Terre et Vie , 35, Février 1999

 

Dr ABdellatif Khattabi (Professeur à l' ENFI, BP. 511, Tabrikt, Salé - Maroc)

La problématique des zones humides et les perspectives de leur gestion (175)

 

 

Définition et Constitution

Comme leur nom l'indique, les zones humides sont des systèmes de transition entre les environnements terrestres et aquatiques permanents (mer, lacs, rivières,...). Même si elles possèdent des traits en commun avec ces deux environnements, pour lesquels elles forment l'interface physique, elle sont différentes d'eux à plusieurs niveaux, et sont donc considérées comme une classe distincte d'écosystèmes.

Une définition unique et commune à ces milieux n'est pas disponible. Toutefois, si nous nous référons à la convention de Ramsar relative aux zones humides d'importance internationale, il sont définis comme " des étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d'eau naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, ou l'eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée, y compris des étendues d 'eau au marine dont la profondeur à marée basse n'excède pas six mètres ".

La présence abondante de l'eau constitue donc leur caractéristique principale, et les paramètre hydrologiques sont les facteurs déterminants de leur développement. En plus de l'eau, il sont structurellement aussi composées de plantes, d'animaux, de sol, et d'air. Les interactions qui existent entre ces différentes composantes, conditionnent l'importance des processus biotiques et abiotiques responsables des services fonctionnels de ces écosystèmes.

Ces écosystèmes désignent donc un large éventail d'habitats qui se partagent un certain nombre de caractéristiques structurelles et fonctionnelles. Ils sont très diversifiés et comptent plus de 30 types, mais peuvent être classés selon leurs caractéristiques hydrogéomorphologiques en cinq groupes principaux : lagunaire côtier, estuarien, fluvial, lacustre et marécageux.

Ils occupent 6% de la surface émergée du globe, et sont rencontrés partout dans le monde, de l'équateur aux arctiques. Au Maroc, même si le climat y est caractérisé par une forte aridité, on rencontre une grande diversité d'écosystèmes humides allant des lacs de montagne jusqu'aux lagunes costales. Ils s'étendent approximativement sue une superficie de 200.000 ha, représentant ainsi 0.3% du territoire national.

Fonctions et valeurs

Les zones humides ont toujours été considérées par les scientifiques et les environnementalistes comme des unités écologiques importantes. Elles sont très riches en faune et en flore, et sont parmi les écosystèmes les plus productifs de la matière organique sur la terre.

Dans les deux dernières décennies, l'attitude du public et les valeurs économiques associées aux écosystèmes humides ont beaucoup évolué. Au lieu d'être considérés comme des zones incultes et insalubres, comme c'était le cas dans le passé, on leur reconnaît maintenant d'être sources d'un grand nombre de biens et services directement exploitables par la population riveraine, et aussi d'être des ressources multifonctionnelles dont l'importance dépasse souvent les frontières du site.

Parmi les biens tangibles produits dans les zones humides ont peut citer les poissons, la faune sauvage, la végétation aquatique, les unités fourragères, le bois, etc., et parmi les biens intangibles on trouve l'esthétique du paysage, la récréation, la protection de la biodiversité et de l'habitat, les valeurs scientifiques,, culturelles et éducationnelles.

Les services et les fonctions écologiques que les zones humides assurent sont la recharge de la nappe phréatique, la réduction de l'érosion, le contrôle des crues, la purification de l'eau , le recyclage des nutriments, le maintien de l'équilibre des gaz dans l'air, etc. La majorité de ces fonctions appartiennent à trois catégories principales: hydrogéologique, biogéochimique, et soutien à l'habitat et aux chaînes alimentaires.

Dans leurs états naturels, les écosystèmes humides produisent deux types de valeurs: les valeurs d'usage et les valeurs de non-usage. L'analyse économique moderne (tendance néo-classique) suggère que la valeur économique totale d'un site soit égale à la somme de ces deux composantes. Les concepts d'incertitude et d'irréversibilité qui caractérisent les ressources naturelles peuvent être incorporés à cette analyse par la prise en considération des valeurs d'option.

Plusieurs techniques ont été développées par les économistes des ressources pour associer une valeur monétaire aux différents produits et servies naturels et environnementaux. En plus des prix de marché qui sont des indicateurs de valeurs des produits et services marchands, des techniques relativement récentes ont été mises au point pour valoriser les actifs naturels non-marchands.

Toutefois, trois problématiques principaux sont à surmonter si on veut appliquer les outils économiques à l'évaluation de ces actifs. Ces problématiques sont l'identification et la quantification des impacts environnementaux, les prix et les effets externes, et enfin le taux d'actualisation monétaire à adopter dans l'analyse coûts-avantages.

Pertes et dégradations

Il y'a trois décennies, une grande partie des écosystèmes humides était encore protégée grâce à sa faible utilité marginale pour l'agriculture et pour les autres usages. Les utilisations traditionnelles pratiquées par les populations riveraines, ne déstabilisaient en aucun cas les équilibres écologiques de ces milieux. Aujourd'hui, et de l'avis des autorités scientifiques dans ce domaine, les zones humides sont parmi les écosystèmes les plus menacés de dégradation sur la terre.

En effet, de très importantes étendues de zones humides ont déjà disparu ou sont en phase de dégradation, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Les dégâts sont causés soit directement par une conversion de ces écosystèmes en agriculture intensive, ou en zones résidentielles et industrielles, soit indirectement par les externalités négatives générées par les activités économiques dans les régions qui leur sont adjacentes. Une estimation des pertes globales (en surface) des zones humides au niveau international n'est pas connue avec exactitude. Toutefois, on peut citer à titre d'exemples quelques grandeurs qui ont été observées dans certains pays. En Italie, ces pertes sont évaluées à 93.6% des superficies qui existaient dans les temps Romains; en Grèce, les pertes depuis 1920 sont évaluées à 60%; aux Etats Unis d'Amérique, elles atteignent 54% en moyenne, et 90% dans certains Etats; et les Philippines ont subi entre 1920 et 1980 des pertes évaluées à 67%.

Au Maroc, la durabilité des écosystèmes humides est menacée par les impacts négatifs qui sont susceptibles d'être engendrés par la construction de barrages, le pompage excessif des eaux souterraines, la mise en culture des marais et l'intensification agricole, le surpâturage, l'urbanisation, et la poussée démographique. Une estimation officielle de ces dégâts n'est pas disponible, mais l'observation montre que les caractéristiques écologiques de plus d'un site sont en voie de dégradation.

Prise de conscience internationale

Dans les dernières années, on assiste à une prise de conscience de ce que les zones humides sont des ressources économiques plus importantes à l'état naturel, que si elles sont transformées par des activités de développement. Cette prise de conscience internationale était à l'origine de la convention de Ramsar relative aux zones humides d'importance internationale.

Cette convention était l'un des premiers accords internationaux sur la protection de l'environnement. Elle a été initialement signée par 18 Gouvernements dans la ville de Ramsar (Iran) en 1971. Aujourd'hui, on est aux alentours de 110 parties contractantes et 850 sites classés dans la liste Ramsar, don't un cinquième, à peu près, sont situés dans la région méditerranéenne.

Les parties contractantes de cette convention se sont mises d'accord sur le respect et l'adoption de quatre principales actions qui sont:

1) Inscrire au moins un site sur la liste Ramsar, et s'engager à préserver ses caractéristiques écologiques;

2) Promouvoir l'utilisation rationnelle des zones humides dans leurs pays respectifs;

3) promouvoir la conservation des zones humides en les classant comme réserves naturelles;

4) communiquer et collaborer avec les autres parties contractantes, particulièrement lorsque des ressources en commun sont considérées.

Le Maroc a adhéré à cette Convention en 1980, en inscrivant quatre zones humides couvrant plus de 10500 ha sur la liste Ramsar. Ces sites sont Merja Zerga, Merja Sidi Boughaba, le lac Afnourir, et la baie de Khnifiss. Le premier site est le plus important des quatre, aussi bien par sa superficie, que par sa richesse ornithophonique et socio-économique.

Merja Zerga est une lagune atlantique située au niveau du village Moulay Bousselham, qui est connu par ses belles plages chez les estivants du Nord-Ouest du Royaume. Elle se trouve à 80 km au nord de la ville de Kénitra, Chef-lieu de province dont elle relève. On peut y avoir accès soit par l'autoroute reliant Rabat à Larache, soit par la route secondaire 216 qui la relie à Souk Larba,.

La lagune et ses alentours, couvrant une superficie de 7300 ha, ont été classés "Réserve Biologique Permanente" depuis 1978. Cette zone humide d'importance internationale, a un intérêt écologique important, surtout comme lieu de repos des oiseaux migrateurs, et comme refuge pour les alevins fuyant l'océan atlantique.

Son rôle socio-économique n'est pas des moindres, et il se manifeste par le nombre d'activités de production pratiquées dans la région, et qui sont directement liées aux ressources naturelles du site. Pour ne citer que les plus importantes, on y trouve une intense pratique de la pêche commerciale et sportive, la fabrication des nattes artisanales à partir du jonc, l'élevage et l'agriculture aussi bien traditionnels que modernes. Plus de 17000 habitants ont leurs moyens de substance partiellement ou totalement dépendants des ressources de Merja.

Une perspective de gestion (cas de Merja Zerga)

Le gouvernement Marocain est conscient de la dégradation de ses ressources naturelles, y compris celles des zones humides. Il est aussi sensible à l'importance qu'occupent ces ressources dans l'économie des populations qui en dépendent. C'est pour cette raison que le Ministère chargé des Eaux et Forêts, qui est responsable de la gestion des zones humides, est en train d'élaborer des plans d'aménagement de ces sites, afin de garantir une gestion durable de leurs ressources naturelles.

Récemment, une étude inscrite dans un projet pilote commun à cinq pays méditerranéens (Albanie, Algérie, Croatie, Maroc et Tunisie), a été réalisée à Merja Zerga pour évaluer l'importance écologique et socio-économique de ce site, et par la suite élaborer son plan d'aménagement et de gestion. Une équipe multinstitutionnelle et pluridisciplinaire de scientifiques a été chargée , durant l'été 1997, de faire le point des connaissances juridiques, socio-économiques, cartographiques et écologiques de la zone.

Ce projet s'intègre dans le cadre de la mise en oeuvre de la Convention Ramsar relative à la conservation des zones humides. Il a été coordonné au niveau méditerranéen par le programme MedWet, et au niveau marocain par le Ministère Chargé des Eaux et Forêts (Service de la Protection de la Nature), avec l'assistance technique de la Tour du Valet (France), et le concours financier de la Commission Européenne.

Les résultats de l'étude socio-économique, ainsi que ceux des études écologiques, ont été exposés lors du séminaire national sue les zones humides qui a eu lieu à Kénitra du 24 au 26 Septembre 1997. Ce séminaire a été organisé par l'Administration des Eaux et Forêts et de la Conservation des Sols, actuellement appelée Ministère Chargé des Eaux et Forêts, avec le soutien du programme MedWet (conservation et utilisation Rationnelle des zones humides Méditerranéennes).

Lors de ce séminaire, l'importance des rôles que jouent les zones humides dans les domaines écologique, environnemental et socio-économique a été discutée, et la nécessité de les gérer rationnellement pour assurer la durabilité de ces rôles a été recommandée par les participants à ce séminaire.

La réservé biologique Merja Zega, a suscité l'intérêt de l'ensemble des partenaires pour servir de modèle pour une conservation et une utilisation rationnelle des ressources naturelles au bénéfice des populations locales.

C'est dans l'optique de préserver la durabilité à la fois des ressources biophysiques et des activités humaines, que la préparation d'un plan d'aménagement et de gestion du site a été entamée.

Pour être efficient et efficace, cet aménagement proposait d'intégrer la population locale dans la planification afin que le volet socio-économique soit simultanément considéré avec le volet ressources. Sa mise en oeuvre sera coordonnée par le Ministère Chargé des Eaux et Forêts, avec l'appui d'un Comité de gestion composé des différents partenaires gouvernementaux et non-gouvernementaux.

La synthèse de l'étude socio-économique qui a servi comme document de base à l'élaboration du plan d'aménagement de Merja Zerga, sera publiée dans le prochain numéro de ce journal.

Dr ABdellatif Khattabi