Terre et Vie , 37, Avril 1999
L'Homme et les aliments modifiés génétiquement
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La Grande-Bretagne, où le débat
passionné sur les aliments modifiés génétiquement
n'a jamais cessé, imposera probablement un moratoire de
trois ans sur la commercialisation de ce type d'aliments. Et la
surprise, c'est que les compagnies semblent prêtes à
coopérer.
"Les compagnies produisant des cultures
génétiquement modifiées sont prêtes
à céder aux pressions du gouvernement pour mettre
un frein à la croissance commerciale pendant au moins trois
ans", résume le Daily Telegraph à la Une de
son édition du 15 mars. Le cabinet du ministre travailliste
Tony Blair se dit en effet confiant d'avoir l'appui de l'industrie
jusqu'en 2002, délai qui sera mis à profit pour
effectuer d'autres études sur les risques, réels
ou non, posés par ces aliments transgéniques -essentiellement,
des fruits ou légumes auxquels on a introduit un gène
étranger, par exemple, pour augmenter leur résistance
aux insectes. Ce moratoire, s'il se réalise, serait l'aboutissement
de négociations de quelques semaines entre les hauts-fonctionnaires
et les firmes de biotechnologie, dont Monsanto, Novartis et Zeneca.
Le point de départ de cette controverse
se situe en août 1998, avec une déclaration à
la télévision britannique du Dr Arpad Pusztai, 68
ans. Interrogé par l'animateur de l'émission World
in Action, il affirme qu'une étude récente sur des
rats, nourris pendant 10 jours de pommes de terre transgéniques,
aurait permis de constater un affaiblissement du système
immunitaire chez certains d'entre eux, ainsi qu'un mauvais développement
du rein, de la rate et du cerveau.
Moins de 48 heures plus tard, on apprenait
que le Dr Pusztai avait précédemment été
accusé de fraude scientifique, que sa crédibilité
était plus que chancelante, et que l'étude dont
il avait fait état n'avait aucun fondement. Mais les lobbyistes
de l'environnement allaient continuer à le défendre
et, le 12 février, un groupe de 21 experts internationaux
déposait en Grande-Bretagne un rapport appuyant les conclusions
du Dr Pusztai. On apprendrait quelques jours plus tard que ces
21 experts soi-disant indépendants avaient en fait été
payés par l'association écologique Les Amis de la
Terre, mais le débat était désormais sur
orbite: les uns réclamaient la démission du gouvernement
de Tony Blair, les autres un moratoire sur toute recherche sur
les aliments transgéniques. Après avoir, pendant
deux semaines, rejeté vigoureusement l'idée d'un
tel moratoire, il semble que le gouvernement britannique en soit
arrivé à un compromis. Plusieurs diront qu'il n'avait
pas le choix, devant la vigoureuse opposition populaire
-et l'industrie n'aurait elle non plus eu
d'autre choix que de se plier à la volonté populaire.
Quant à l'idée d'une politique d'étiquetage
obligatoire de ces aliments dans les supermarchés elle
n'a pas été abandonnée, mais les sondages
ont bien révélé qu'elle ne suffirait pas
à calmer les opposants.
Un porte-parole du 10 Downing Street refusait
en fin de semaine de parler d'une "entente" (deal) avec
les compagnies, affirmant qu'il s'agit d'un "moratoire volontaire".
Mais tous les opposants aux aliments transgéniques sont
aux anges.
Voilà pour le court terme. Le long
terme? C'est une déclaration du célèbre physicien
Stephen Hawking, dans le cadre de la Semaine des sciences actuellement
en cours en Grande-Bretagne. Une déclaration que l'on peut
résumer ainsi: à long terme, les aliments transgéniques
sont tout aussi inévitables... que les humains transgéniques.
Le savant, que plusieurs ont comparé
depuis 20 ans à Einstein, auteur du populaire ouvrage Une
Brève histoire du temps, prononçait une conférence
sur les percées scientifiques qui nous attendent dans...
les 1000 prochaines années.
A ses yeux, il ne fait aucun doute qu'on en
arrivera tôt ou tard à des humains modifiés
génétiquement. Il ne s'agit pas d'approuver ou de
désapprouver: il s'agit simplement de prendre acte du fait
qu'une connaissance de plus en plus complète de notre bagage
génétique -et du bagage génétique
de toutes les espèces vivantes- nous entraîne inévitablement
sur cette voie.
"Plusieurs personnes diront que les manipulations
génétiques sur des humains devraient être
bannies, mais je doute que ce soit possible."
Et comme pour confirmer ses dires, on apprenait
cette semaine que le projet génome humain -le gigantesque
programme international de décodage de l'ensemble de notre
bagage génétique- était en avance sur l'horaire.
Une "carte" préliminaire du génome sera
vraisemblablement complétée dès février
2000, grâce à l'arrivée dans le décor,
en 1998, de deux compagnies privées, dont la concurrence
a contribué à accélérer le processus.
Le décodage complet quant à lui, devrait être
complété en 2003.
A ce moment-là, on se retrouvera donc
devant un événement historique: une "carte
géographique" complète de nos 100.000 gènes.
Mais le travail ne fera que commencer: il faudra déterminer
à quoi servent tous ces gènes, un par un. Cette
"deuxième phase" pourrait prendre quelques décennies.
Et même une fois cela terminé, nous n'aurons qu'à
peine commencé à explorer le millénaire prédit
par Hawking...