Le Maroc agricole et ses grands problèmes: Production et ressources; mise en valeur et débouchés; l'enseignement agricole; les perspectives d'avenir (22)
par M. MIEGE
membre de l'Académie d'Agriculture et de l'Académie des Sciences Coloniales
Ce serait un truisme que de répéter, après tant d'autres, que le Maroc est un pays essentiellement agricole. Pourtant, I'essor récent, mais rapide, de son industrie, et l'exploitation des richesses de son sous - sol qui, bien qu'incomplètement inventoriées, semblent variées et considérables, ne semblent pas devoir, d'ici longtemps encore, disputer et ravir à l'agriculture la primauté qu'elle possède dans tous les domaines: humain, social, économique.
Du point de vue humain et social, en effet, les 7/8 des habitants, soit au moins 7 millions, vivent sur la terre et de la terre et, dans une étude parue récemment dans le Bulletin économique et Social, M. Pierre Bertrand signalait que le pourcentage des agriculteurs par rapport à la population active masculine, y était de 75 %, c'est-à-dire l'un des plus élevé du monde, puis qu'il n'atteint que 71 % dans I'Inde, 69 % en Egypte, 33 % en France, 22 % aux Etat-Unis, 18 % en Belgique. Dans le domaine économique, le patrimoine foncier de l'agriculture comprend, en fait, toute la partie du territoire désignée sous le nom de Maroc utile et, s'il n'est pas possible d' évaluer le montant, certainement considérable, des investissements qui lui sont consacrés, on peut admettre, en large approximation, que les salaires payés par elle s'élèvent à près de 3 milliards et que ses revenus dépassent annuellement 100 milliards
Sans remonter bien loin et en se référant à un passé tout récent on peut considérer que, depuis l'instauration du Protectorat; cette agriculture est passée par trois stades successifs.
Dans le premier, son but essentiel, sinon unique, était d'assurer la subsistance de la population, population frugale, dont l'alimentation, comme celle de tous les pays encore peu évolués était à base à peu près exclusive d'hydrates de carbone, de glucides, c'est-à-dire de céréales. Ce facteur suffirait à expliquer la forte prédominance de la culture de ces plantes qui couvraient, à l'époque, plus de 98% de la superficie totale cultivée. Mais cette monoculture se justifiait par d'autres raisons. C'est, en effet, que, quoique sensibles aux rigueurs d'un climat capricieux, ces espèces sont celles qui y sont cependant les mieux adaptées. C'est aussi que leur culture facile laissait aux agriculteurs le maximum de liberté et s'accommodait le mieux de leur semi-nomadisme et des pratiques de la transhumance; c'est enfin que leur conservation et leur dissimulation, dans les périodes troublées, étaient particulièrement aisées. Les céréales étaient, d'ailleurs, représentées seulement par l'orge (pour la moitié environ des superficies), par le blé dur et par le maïs.
Le second stade de l'agriculture marocaine a débuté avec l'avènement du Protectorat ou, plutôt, avec celui de la colonisation européenne qui l'a précédé de peu. Celle-ci a apporté, avec sa technique et ses moyens, des cultures nouvelles, telles que celles du blé tendre et de l'avoine, et rénové d'anciennes productions locales, comme celles de la vigne, des espèces fruitières, des textiles, etc... Elle a donc eu, pour conséquence, une diversification de la production et la réduction d'une monoculture excessive et dangereuse, que les services officiels cherchaient également à limiter.
LES GRANDES PRODUCTIONS AGRICOLES
Si l'on consulte la liste des plantes cultivées au Maroc, elle paraît assez longue et bien remplie; en fait, elle reste dominée par les céréales, qui s'étendent, aujourd'hui encore, sur plus de 82% de la superficie totale cultivée.
Céréales: L'ensemble des céréales d'automne (orge, blé dur et tendre, avoine et seigles et des céréales de printemps (maïs, sorgho, millet ) ne s'étendait guère, en 1915, que sur environ 1.500.000 ha, dont près de la moitié en orge (743.000) et 580.000 en blé, le maïs et le sorgho comptant pour 253. 000 et l'avoine pour 4.380. Mais, grâce à la pacification, au défrichement, à la colonisation, ces surfaces augmentèrent rapidement, pour atteindre leur maximum en 1941, avec 4.233 000, sur un total cultivé de 4 550 000 ha. Sur ces quantités, l'orge couvrait 1.980.000 ha, le blé dur 930.000, le blé tendre 512 000, le maïs 473.000, le sorgho 125.000, l'avoine 36. 000. C'est également l'année de la récolte record, avec 38 millions de quintaux pour les quatre grandes espèces. C'est en 1943 que I'orge a atteint le point culminant, en superficie, avec 2.137.000 ha, et en 1941, en rendement, avec plus de 21 millions de quintaux. La culture du blé dur a dépassée le million d'hectares en 1942 (1.060.000) et 1943 (1.073.000), celle du blé tendre s'est élevée jusqu'a près de 600.000 (588.000) en 1940, celle de l'avoine ayant son maximum en 1939, avec 59.000 hectares. Il faudrait dire un mot de la culture du riz, dont on parle tant depuis l'an dernier, bien qu'elle existait autrefois en milieu indigène. Cet antécédent, les essais entrepris il y a plus de vingt ans, sa réussite brillante en Italie, en Espagne et dans la zone du Maroc Epagnol, prouvent qu'elle est parfaitement possible au Maroc, où, toutefois, elle ne pourra sans doute prendre qu'un développement assez limite.
Depuis 1941, les superficies consacrées aux quatre grandes céréales ont diminué, pour descendre à un total minimum d'à peine 3 millions d'hectares en 1948, avec une production d'environ 20.700.000 quintaux.
En 1949, le blé dur ne couvrait plus que 650.000 ha, et le blé tendre que 250.000, soit à eux deux (900.000), moins que le blé dur seul six ans plus tôt; I'orge, en même temps, s'abaissait à 1 million 1/2 ha. Seul, le maïs progressait jusqu'à atteindre 550.000 hectares. La superficie totale cultivée ne dépassait guère 3.800.000 hectares.
Cette diminution de l'importance des céréales n'a touché, d'ailleurs, que les cultures marocaines, celles des Européens passant, au contraire, de 218.000 ha en 1935/39, a 285.000 en 1948.
Mais la production céréalière n'est pas seulement variable du fait des fluctuations des superficies qui leur sont consacrées, elle l'est plus encore sous l'influence des conditions climatiques.
C'est ainsi, par exemple, que celle du blé dur n'a atteint que 2.310.000 quintaux en 1936, pour une surface de 975.660 ha, alors qu'elle c'est élevée, en 1934, à 7.573.750 quintaux pour une surface de 900.000 hectares seulement. Au cours des deux années consécutives de 1930 et de 1931, la récolte du blé tendre a été de 1.084.000 quintaux pour 251.592 hectares, et de 2.150.000 quintaux avec 210 000 hectares. Si l'on envisage les quatre grandes céréales, l'on constate que, pendant les deux dernières décades, leur production globale a varie de 14.500.000 quintaux (1935 et 1938) à 38 millions en 1941 (36 millions en 1939). Depuis 1944, elle s'est maintenue entre 18 et 21 millions de quintaux.
Légumes: Si les céréales tiennent - et de loin - la première place dans l'agriculture marocaine, elles ne représentent cependant pas la totalité des espèces cultivées, et si celles-ci ne couvrent que 8 % de la superficie totale emblavée, elles rachètent cette infériorité par la valeur, intrinsèque ou marchande, de leurs produits
On peut les diviser en plantes alimentaires et en plantes industrielles.
Parmi les premières, il faut citer les légumineuses à grains; dont l'ensemble couvre environ 106.000 ha. Les pois -qu'ils soient destinés à la consommation en vert ou à la conserve, aux semences ou à la conserve, viennent en tête avec plus de 72.000 hectares, ayant fourni 534.000 quintaux en 1948, puis suivent les fèves, avec 46.620 ha et 265.000 quintaux; les pois chiches, avec 35.000 ha et 150.000 quintaux, les haricots, avec quelques milliers d'hectares. Les produits de maraîchage sont fournis par 55.000 ha, dont 12.000 de primeurs Celles-ci sont variées, mais représentées principalement par les tomates qui, bien que couvrant moins de 2.000 ha, ont permis I'expédition (sur la France et l'Angleterre surtout) de 29.000 tonnes valant un milliard 134 millions de francs. Après elles, les pommas de terre, dont plus de 30.000 tonnes sont consommées sur place et 15 000 tonnes exportées (en l949) pour une valeur de plus de 900 millions.
Les haricots verts s'étendent sur 6.500 hectares environ, qui ont produit 37.320 quintaux.
Ainsi, cette branche de l'agriculture revêt-elle une importance relativement considérable, et d'autant plus grande qu'elle assure une large part da l'alimentation et ravitaille 1'industrie, tout en fournissant a l'exportation une somme supérieure à 4 milliards de franc.
Arboriculture: L'arboriculture - en voie de rapide extension - représente également une activité et une richesse remarquables. Elle comprend une forme traditionnelle, indigène, qui s'intéresse à certaines espèces, telles que:
L'amandier, dont on compte 8.330.000 arbres, dont 94 % aux Marocains; le grenadier, 780.000 arbres; le cerisier, le noyer, 250.000 arbres; le figuier et divers (prunier, pêcher, cognassier), 9.000.000 d'arbres; l'olivier, dont on compte 10.000.000 d'arbres; le dattier, 2.830.000 arbres; l'abricotier, 1000 hectares; les agrumes, 4.500.000 arbres (20.000 ha); le pommier, 300 hectares.
Parmi cette production, qui donne des fruits frais, secs, conservés et transformés en pulpe ou en confitures, il faut faire une place à part aux agrumes qui, probablement introduites par les Arabes au IX siècle, étaient cultivées par les Marocains - qui ne connaissaient guère, toutefois, que l'oranger doux et amer et un peu le citronnier. Ce sont les Européens qui ont multiplié les plantations dès 1921 - et surtout depuis 1936 (guerre d'Espagne) - et qui ont introduit des espèces et des variétés différentes: mandarinier, clémentinier, pomélo ou grape-fruit.
Aujourd'hui en plein essor, l'agrumiculture couvre, au Maroc, près de 22.000 hectares et s'accroit au rythme de 1.200 à 1.500 hectares par an. La production augmente parallèlement et a atteint 115.000 tonnes en 1949, dont 85.000 ont été exportées et ont rapporté 3 milliards 457 millions de francs. On estime la récolte en cours à 150.000 tonnes et l'exportation à 110.000 tonnes.
Les oléagineux tiennent, dans ce groupe, la place la plus importante, même si l'on en détache l'olivier, examiné dans la catégorie de l'arboriculture. Ils comprennent toute une série d'espèces: lin, tournesol, carthame, sésame, arachide, illette, colza, moutarde, ricin, etc...
Le LIN - qui fournit une huile siccative industrielle, parfois utilisée cependant dans l'alimentation après traitement est cultivé depuis longtemps au Maroc par les indigènes et il couvrait, avant la dernière guerre, de 15 à 20.000 hectares chaque année. Depuis, grâce aux besoins de la métropole, à laquelle les graines étaient destinées en quasi-totalité, cette culture a pris un très grand développement et a couvert, I'an dernier, environ 130.000 hectares et a permis l'exportation de 34.410 tonnes, d'une valeur de 2 milliards 633 millions. Mais, en raison de la chute des cours, il faut compter sur une réduction sérieuse des superficies qui seront consacrées à cette production en 1950.
Le TOURNESOL est, lui, d'introduction récente, et sa culture remonte a peine à quinze ans; c'est aussi pendant la dernière guerre et en raison de la pénurie de matières grasses, qu'un grand effort a été accompli pour la vulgariser. Elle a couvert, I'an dernier, environ 10.000 ha, que l'on compte porter a 15 ou 18 000 cette année, grâce a l'importation de variétés naines, précoces et susceptibles d' être récoltées mécaniquement. Elle fournit une huile alimentaire appréciée, produite et utilisée intégralement sur place.
Le CARTHAME est connu depuis fort longtemps des Marocains du Sud, qui en utilisaient exclusivement les fleurs comme matière tinctoriale et condimentaire d'où le nom de faux safran, ou safran bâtard qui lui était donné. Nous avons pensé à utiliser les graines comme oléagineux dès avant la dernière guerre, et c'est au cours de celle-ci que la culture s'est développée; elle couvre aujourd'hui environ 5.000 hectares.
La culture du SESAME est également autochtone et méridionale. Pratiquée au printemps et à l'irrigation, les graines qu'elle fournissait - bien que parmi les plus riches en huile (55 % ) - étaient surtout employées pour la pâtisserie; elles le sont aujourd'hui comme oléagineux, mais la plante - malgré le prix élevé de ses produits - ne couvre que 2.500 hectares environ. Celle de ARACHIDE, ou cacahuète, qui a donné lieu à des essais déjà anciens, n'a été tentée en grande culture qu'en 1941, où elle s'est étendue sur près de 700 hectares. Des tentatives sont faites, depuis l'an dernier, pour l'étendre dans les zones irriguées.
Les autres oléagineux ne couvrent ensemble que quelques centaines d'hectares. Les quantités de matière grâce que toutes ces plantes fournissent sont donc encore très faibles et ne constituent qu'un appoint secondaire, qui ne diminue que légèrement les importations (arachide, palme, palmiste, karité, etc...).
Elles ont, toutefois, I'avantage de procurer des tourteaux précieux pour l'élevage
Les TEXTILES ne sont guère représentés que par le cotonnier et le chanvre, bien qu'il existe une cinquantaine d'hectares de ramie et autant de lin à fibres.
Les deux premiers sont très anciennement cultivés au Maroc, où le cotonnier a été apporté par les Arabes au Vll' siècle et où sa culture et son industrie ont été florissantes aux XlV et XV siècles. A peu près disparu il y a une cinquantaine d'années, il a laissé cependant des vestiges dans diverses régions (Sous, Abda, Rabat, Rharb et Riff). Après une expérimentation officielle reprise en 1917, la culture du cotonnier s'est développée, vers 1923, au Maroc Oriental et dans le Rharb, pour atteindre environ 2.000 hectares en 1926. Mais une chute brutale des cours (de 26 à 4 francs le kg) I'a ramenée, jusque 1936, à un noyau d'une centaine d'hectares qui, grâce au relèvement des prix, s'est étendu jusqu'a plus de 3.000 hectares, en 1942, dont plus de 2.000 au Tadla et en particulier aux Beni-Amir. Cette superficie s'est ensuite réduite, pour se stabiliser actuellement aux environs de 1.700 ha, localisés dans les zones irriguées des Beni-Amir et de Sidi-Slimane, pour la production d'un coton longues-soies, de première qualité. Toutefois, cette fibre de luxe n'est pas utilisée dans les usines de filature et de tissage du Maroc, qui emploient des moyennes soies en provenance d'A.O.F. et des Etats-Unis. Aussi, pour assurer leur ravitaillement, a-t-on envisagé de cultiver les variétés qui leur conviennent, mais en sec, sans irrigation, dans les terres fraîches du Rharb. Cette culture - déjà essayée, il y a une quinzaine d'années - a commencé l'an dernier et s'étendra, en 1950, sur quelques centaines d'hectares, pour atteindre, si elle réussit, les plusieurs milliers d'hectares nécessaires pour l'alimentation de l'industrie cotonnière locale, déjà installée à Casablanca, Fedala et Port- Lyautey. Mais le cotonnier mérite, a notre avis, plus de sollicitude, car il répond aux deux conditions essentielles que doit remplir toute culture: l'adaptation au milieu et la certitude de larges débouchés. Or, la prospérité qu'il a connue autrefois au Maroc, une longue expérimentation et la pratique culturale, ont apporté la preuve qu'il trouvait ici, surtout dans les régions chaudes, sèches et irrigables, des conditions favorables de développement. Par ailleurs, les besoins en cotonnades de l'Afrique du Nord d'une part, et ceux de la Métropole, qui correspondent à près de 3 millions de quintaux par an, représentent un débouché illimité. En outre l'ensemble des territoires d'outre-mer ne fournissent à la France que le 1/10 de sa consommation et elle doit se procurer le reste dans la zone dollar ou sterling, pour des dizaines de milliards de devises forte, dont elle ne pourra plus bientôt disposer.
Nous sommes persuadés que, sur le million d'hectares irrigables que le Maroc possédera dans quelques années, il pourrait en consacrer au moins 100.000 à la culture du cotonnier, principalement en milieu marocain, où elle était autrefois connue, et qui dispose de l abondante main-d oeuvre nécessaire pour la récolte. Cette superficie permettrait d'obtenir, chaque année, 30.000 tonnes de fibres et, en même temps, 600.000 quintaux de graines contenant 18 a 20% d'huile, soit un minimum de 100.000 quintaux de matière grasse, et 500.000 quintaux de tourteaux pour l'élevage et l'exportation.
Le CHANVRE est également une culture ancienne, irriguée, et pratiquée presque exclusivement par les Marocains, dans deux régions, celle des Mesfouia, au sud de Marrakech, et celle de Sefrou, Elle n'a guère couvert plus de 2.000 hectares et sa production n'a pas dépassé 800 tonnes en 1948, malgré l'intervention de l'Administration pour la création de routoire, et en dépit de besoins locaux plus élevés, qui imposent l'importation de cette fibre, fournie surtout par l'Italie et la Yougoslavie.
Le SISAL, qui donne des fibres dures servant surtout à la corderie et à la fabrication de la ficelle-lieuse, n'est produit au Maroc que sur 700 hectares dans la région de Mogador.
Quant à la RAMIE - ou grande ortie - plante textile vivace des zones irriguées - , et dont la fibre longue et soyeuse est susceptible de multiples utilisations (du papier à cigarettes et du billet de banque, à la bonneterie et aux velours) - elle ne couvre encore qu'une quarantaine d'hectares au Maroc, partie dans le Rharb et partie dans le Sous. On en peut faire trois coupes par an.
Plantes saccharifères: L'histoire nous apprend que le Maroc fabriquait autrefois du sucre a partir de la canne et l'on retrouve, dans le sud, les vestiges des usines qui le produisaient. Mais cette industrie, disparue depuis longtemps, n a pas été remplacée. Pourtant, d une part le paye est un gros consommateur de cette denrée, dont il utilise près de 200 millions de kg par an et, d'autre part, la canne - que nous avons reintroduite il y a plus de vingt ans - et surtout la betterave, que nous avons expérimentée depuis près de trente ans, y donnent des résultats intéressante. Aussi s'explique-t-on mal que les nombreux projets de sucrerie établis n'aient pas encore abouti. Toutefois, des pourparlers actuellement en cous parviendront peut-être, et enfin, à une réalisation souhaitable à divers titres. Il serait utile, en effet, que le Maroc pût, en cas de crise, produire lui-même 30 ou 40.000 tonnes de sucre. L'introduction de la culture betteravière qui en résulterait aurait de nombreux avantages agricoles, a la fois par ses heureuses répercutions sur celle du blé, avec laquelle elle entrerait en assolement , et par les sous-produits (pulpes. mélasses, etc...) qu'elle procurerait à l'élevage.
Plants narcotiques: Le tabac est cultivé depuis longtemps par les Marocains pour la poudre à priser, mais c est en 1918 seulement, que la première plantation de tabac à fumer fut entreprise à Souk el-Arba du Rharb. Depuis, elle s'est étendue dans divers régions et couvre actuellement près de 1.800 hectares et rapporte au budget plus de un milliard de francs par an.
Plantes médicinales et à essences: Les premières sont presque inexistantes en culture et ne sont fournies que par le ramassage. Les secondes, représentées surtout par la menthe poivrée et le géranium rosat, un peu par la rose, le jasmin la tubéreuse, la bigarade, sont en voie d'extension, mais ne couvrent encore qu'un millier d'hectares environ.
Elevage: Mais, il existe une autre branche de l activité agricole qui tient une large place dans l'économie marocaine. C'est l'élevage dont les constituants représentent la fortune mobilière des fellahs, fortune fragile et précaire malheureusement, on raison du mode d'entretien du bétail, insuffisamment nourri, soumis à toutes les intempéries et, par le fait, à une terrible mortalité. Son effectif global dépassait, en 1945 vingt-cinq millions de têtes et était largement supérieur à celui de l'Algérie et, en 1937: environ vingt millions (19.968.771), dont 10.373.818 ovins et 2.025.813 bovins. En 1949 - relevé en partie des ruines que lui avaient causées la catastrophe de 1945 - il comprenait un peu plus de dix-sept millions de têtes, réparties comme suit:
Chameaux: 165.400
Chevaux, juments: 155.100
Mulets: 140.810
Ans: 555.500
Bovins: 1 550 000
Porcs: 96.000
Moutons: 8 500 000
Chèvres: 6.010.000
Total: 17 172 800
Toutefois, ce bétail - dont plus des 90 % sont entre les mains des Marocains - même réduit, est encore trop nombreux au regard des ressources alimentaires dont il dispose. Si la faible partie entretenue par les colons reçoit la nourriture et les soirs qu' elle réclame, la masse des animaux appartenant aux fellahs n'ont à leur disposition que la végétation spontanée et les chaumes des céréales et, pendant les mois d'automne et d'hiver, où ces ressources ont disparu, il meurent de disette, de froid et d'humidité, malgré leur remarquable rusticité. Ces parcours eux-mêmes, qui constituent - en l'absence de réserves fourragères et d'aliments de complément - l'unique source de nourriture pour le bétail, sont surchargés, épuisés et dégradés, Piétinés en tout temps par les animaux, utilisés à la fois beaucoup trop tôt et trop tard, les bonnes espèces qui les composaient - dans l'impossibilité de se multiplier - ont laissé la place à des plantes grossières, peu nutritives, chargées de cellulose, aux herbes épineuses et, souvent même, aux espèces toxiques
Les 6 et 7 millions d'hectares que couvrent théoriquement ces pâturages naturels ne représentent pas, en fait, qu'un million d'hectares de bonnes prairies; et sont exploités par près de vingt millions d'animaux ! Cette situation lamentable, dont les effets se font déjà sentir chaque année par la mort du cinquième ou du quart de l'effectif, risque, en se prolongeant, de devenir absolument catastrophique. Elle appelle donc, et d'urgence, des mesures énergiques et une politique fourragère, qui ont déjà trop tardé.
Par ailleurs, si ce bétail, en dehors de son étonnante rusticité - qui ne l'empêche pas de payer un lourd tribut à la mortalité - possède d'incontestables aptitudes, il reste de format réduit, avec des rendements en viande et en lait tout a fait insuffisants. Aussi, ne faut-il pas s'étonner que le Maroc soit fatalement et régulièrement importateur de produits laitiers, et même de viande. Une comparaison, un peu osée sans doute, suffira à remettre en relief ce paradoxe. L'effectif de son troupeau bovin et ovin, bien qu'atteignant près des 7/10 de celui de la métropole, ne suffit pas a nourrir huit millions d'habitants, alors que le second en nourrit normalement plus de quarante millions, tout en laissant la place à une certaine exportation.
On mesure, par la même, I'immense effort à réaliser dans l'amélioration de l'élevage marocain et dont la première consiste à assurer 1'alimentation régulière et suffisante des animaux. Le Service de l'élevage y consacre tous ses soins et lutte avec persévérance et efficacité contre les parasites internes et externes du bétail, en particulier par les bains parasiticides, I'évaronnage, les vaccinations, etc... mais il a été jusqu'ici à peu près impuissant à faire comprendre aux éleveurs marocains, la nécessité d'une nourriture constante, des réserves fourragères et des abris. Les progrès nécessaires ne pourront être réalisés que par une action politique bien comprise et par l'éducation des intéressés. Et l'on retrouve, là encore, le rôle considérable dévolu à 1'école.
LES CARACTERISlTIQUES DE L'AGRICULTURE
Avant d'aborder le troisième stade de l'agriculture, il n'est pas inutile d'envisager, sommairement, les principales caractéristiques de celle-ci et le double aspect qu'elle présente. Elle affecte, en effet, deux formes parallèles qui, bien que travaillant dans un milieu identique, sont nettement différentes, non seulement dans leur structure, mais encore dans leur psychologie.
Si on voulait les synthétiser et les schématiser, I'on pourrait dire que l'agriculture autochtone est une monoculture extensive, autarcique, conservatrice et statique, pauvre et aléatoire, et que l'agriculture européenne est une polyculture intensive, progressiste, capitaliste et commercialisée.
Attachée à des traditions séculaires, dépourvue de moyens matériels financiers et techniques, destinée à la seule et précaire satisfaction des besoins locaux, la première est soumise, presque sans défense, à toutes les adversités naturelles et, sauf en montagne, à peu d'attaches profondes avec le sol. La seconde, au contraire, est infiniment mieux armée, et a conservé les sentiments du paysan français, étroitement lié à la terre qu'il exploite, et qu'il ne cherche qu'à améliorer pour la transmettre à ses enfants.
Aussi, comme le faisait remarquer M. le Ministre plénipotentiaire Marchal aux Journées de la Modernisation rurale de 1946, non seulement les rendements qu'elle obtient sont le double de ceux de l'agriculture traditionnelle, mais encore supporte-t-elle beaucoup mieux les rigueurs du climat, comme l'a montré 1'année catastrophique de 1945, ou sa production n'a baissé que de 40 %, alors que celle des fellahs a été réduite de 80 %.
LES PROBLEMES POSES A L'AGRICULTURE
Ces brèves explications permettent de mieux apprécier la situation de l'agriculture du Maroc à son stade actuel et en face des problèmes nouveaux qui lui sont posés.
Tout d'abord, l'ancien objectif qui lui était assigné - celui d'assurer la subsistance de la population - s'est considérablement élargi du fait de l'accroissement démographique d'une part, et de l'élévation du niveau de vie des habitants d'autre part. Sous l'influence de la présence française, la population du MAROC a doublé en vingt ans, et s'accroit au rythme annuel de 150.000 habitants. Simultanément son niveau de vie s'est incontestablement élevée, comme le prouvent l'enquête effectuée en 1937 et en 1949 par MM. Manneville et Mathieu et la consommation du blé tendre, qui s'est substituée en grande partie à celle de céréales plus pauvres, comme l'orge et le sorgho, et qui est passée de 700.000 quintaux par an en 1938 à 3 millions de quintaux actuellement. Ce double phénomene est d'autant plus important qu'il coïncide avec une diminution simultanée des superficies cultivées (tombées de 4.500.000 ha en 1941 à 3.860.000 ha en 1949) et de la production. Celle du blé, par exemple, s'étant abaissée d!un maximum de l.082.000 ha pour le blé dur en 1942, à 650.000 ha en 1949 et celle du blé tendre de 588.000 en 1940 à 250.000 en 1949, ainsi que nous l'avons déjà indiqué.
Mais, outre la nécessité de satisfaire une consommation largement accrue, l'agriculture doit répondre à deux autres impératifs.
Le premier est lié à la naissance et au développement de l'industrie marocaine, à laquelle l'agriculture devrait pouvoir fournir les diverses matières premières qui lui sont n6nécessaires: Industries alimentaires: minoteries, biscuiteries, semouleries, huileries, conserveries, usines de jus de fruits, etc...; industries de transformation: filatures, tissages, tanneries, etc...
Le second est imposé par l'indispensable équipement social et économique du Maroc. La création d'écoles, de logements, d'hôpitaux, l'extension du réseau routier et portuaire, I'édification des barrages pour l'électrification et l'hydraulique, etc... représentent des charges extrêmement lourdes, des dépenses énormes, qui exigent des ressources qui ne peuvent être fournies que par l'exportation et, en particulier, par celle des produits agricoles.
Toutes ces obligations nouvelles et péremptoires ne peuvent être assurées et satisfaites que par une augmentation massive de la production, et par ses corollaires: diversification, valorisation, commercialisation, conservation, etc... Elles tracent, en même temps, I'orientation à donner à l'agriculture.
En ce qui concerne la subsistance de la population, elle doit, en effet, fournir en quantité suffisante, les denrées nécessaires à l'établissement d'une ration physiologique normale, qui devrait être portée du taux actuel et moyen de 2.300 calories à celui de 3.000, tout en améliorant sa composition. Ceci lui impose de fournir une masse accrue de blé tendre, maïs aussi de lipides ou matières grasses, et de protéines, végétales et animales. La consommation de lait et d'ufs, par exemple, qui aujourd'hui est insignifiante (0,82 et 0,27%) devrait être largement augmentée. En outre, pour parer à la variabilité des récoltes, les moyens de stockage et de conservation (chaîne du froid) devraient être largement développés.
Le ravitaillement des industries locales entraîne les obligations, c'est-à-dire l'accroissement de la production des oléagineux, des fruits et légumes et aussi des textiles.
Quant à la commercialisation, elle pose des problèmes plus complexes.
La balance commerciale du Maroc en 1949 se traduit par des importations dont la valeur atteint 103 milliards, par des exportations qui s'élèvent à 53 milliards, et par un déficit de l'ordre de 50 milliards.
Or, parmi les produits d'importation, les denrées agricoles figurent pour un chiffre important et, en particulier, de:
10 milliards (réexportations déduites) pour le sucre,
7,5 milliards pour les textiles,
2,5 milliards pour les oléagineux,
1,3 milliards pour le6 produits laitiers,
1,1 milliards pour le vin,
2,1milliards pour le bois,
0,8 milliards pour le papier.
Il semblerait rationnel de réduire d'abord ces importations, en produisant sur place les matières qui en sont l'objet. En ce qui concerne les exportations, et toujours en 1949, celles des denrées agricoles ont fourni 35 milliards, soit les 2/3 du chiffre total, et notamment:
8,57 milliards pour les céréales
3,5 milliards pour les agrumes.
1,25 milliards pour les primeurs,
2,6 milliards pour la graine de lin,
1,8 milliards pour les légumes secs,
0,8 milliards pour les fruit secs,
3,4 millions pour les jus de fruits, etc....
alors que les minerais, phosphate compris, n'ont produit que 14 milliards
Toutefois, l'accroissement de ces exportations se heurte a certaines difficultés et exige certaines conditions. Elles bénéficiaient, jusqu'ici, de contingents (obtenus d'ailleurs non sans peine) sur la métropole qui constituait, pour nos denrées, un marché privilégie. Mais l'intensification récente et les progrès de sa propre agriculture ont modifié ou réduit les besoins de la France et raréfié l'exutoire qu'elle représentait. C'est ainsi, et à titre d'exemple, qu'autrefois importatrice de blé tendre- dont elle avait accordé, au Maroc, un contingent annuel de 1.650.000 quintaux- elle est devenue, depuis l'an dernier, excédentaire et exportatrice.
D'ailleurs, et dès 1937, à l'occasion de la Conférence Impériale, le Gouvernement français avait déjà engagé le Maroc orienter sa production vers les cultures &laqno;complémentaires» de celles de la Métropole et de réduire celle- qui pouvaient concurrencer les siennes. Malheureusement le choix de ces cultures est malaisé, car les conditions du milieu physique imposent au Maroc des limites à ses possibilités agricoles. En effet, et comme l'a démontré notamment le professeur Emberger, il jouit- malgré sa façade Atlantique- d'un climat méditerranéen, qui lui interdit les productions spécifiquement coloniales (caféier, cacaoyer, cocotier, etc...) que des personnes mal informées lui conseillaient d'entreprendre, et qui ne lui permet guère que celles qui sont précieusement pratiquées sur le continent (céréales, vigne, olivier...), où il pouvait espérer trouver des débouché.
Cependant - et malgré ces restrictions - la diversité de ses zones culturales lui confère certains privilèges et l'autorise, entre autres, à produire des denrées que la France ne peut pas obtenir sur son sol, ou seulement à des époques différentes. Tel est le cas, par exemple, du blé dur - (dont la métropole consomme annuellement 4 millions de quintaux), des agrumes, des primeur, du coton, etc..., qui entrent bien dans le cadre des dites cultures complémentaires.
Il ne faut pas se dissimuler toutefois que, malgré ces avantages, la tâche du Maroc demeurera difficile, car l'accroissement du volume de ces productions d'une part, et le resserrement du marché métropolitain d'autre part, I'obligent à rechercher des débouchées dans les pays étrangers dont plusieurs (Espagne, Italie en particulier) possèdent les mêmes cultures et sont pour lui des concurrents, concurrents d'autant plus dangereux qu'ils soit favorisés par leur situation géographique et par une organisation plus ancienne et plus évoluée.
Par ailleurs, l'actuelle évolution politique et le projet d'union des Etats de l'Europe occidentale, ont eu et auront des répercussions économiques importantes et ont déjà abouti, entre autres, à l'adoption du principe- partiellement appliqué du reste- de la libération des échanges et de la suppression des barrières douanières qui rendront incontestablement les compétitions commerciales plus après et la conquête des marchés plus ardue.
C est pourquoi l'augmentation de la production doit s'accompagner de plusieurs corollaires indispensables- dictés par les exigences de la commercialisation - et, en particulier, de la valorisation des produits, de l'amélioration de leur qualité et de leur présentation, de leur standardisation, etc... et, parallèlement, de l'abaissement de leur prix de revient.
Mais cet accroissement impératif de la production agricole - base et condition de l'avenir du Maroc - est-il possible et dans quelle mesure ?. Il est réalisable par deux moyens, d'ailleurs compatibles: l'augmentation des surfaces cultivées et celle des rendements unitaires. La première solution consisterait simplement e et, en premier lieu, à revenir, dès que possible, aux superficies emblavées en 1941 qui, comme nous l'avons indiqué, atteignaient 4.500.000 ha, c'est-à-dire 700.000 de plus que celles exploitées en 1949. La seconde envisage la récupération, par défrichement, assainissement, etc... de terres nouvelles que le Maroc, plus privilégie que l'Algérie et la Tunisie, possède encore, On est mal renseigné sur leur importance réelle; d'après certains, elles pourraient atteindre 7 a 8 millions (on a même parlé de 10 millions) d.'hectares pour d'autres, elles seraient de l'ordre de 2,5 à 3 millions d'hectares. Comme il a été dit officiellement en 1946, &laqno; les terres actuellement cultivées ne représentent encore qu'un huitième environ de l'ensemble, et c'est la que se trouvent, sur la broussaille et l'herbe jaune, les réserves alimentaires du Maroc de demain».
La troisième, enfin, serait un accroissement indirect, résultant de l'irrigation. Il est admis, en effet, qu'un hectare de terre irriguée peut remplacer de 5 à 10 hectares de terrains &laqno;sec». La mise en eau d'environ un million d'hectares que permettrait de réaliser le programme global d'hydraulique agricole au Maroc, correspondrait donc, approximativement, à la mise en valeur d'un minimum de 5 millions d'hectares, qui, joints aux 3 millions récupérés et aux 4 millions actuellement cultivés, donneraient à ce pays une superficie cultivable totale de 12 millions d'hectares. Ceux-ci, même aux faibles rendements de 5 quintaux de céréales obtenue aujourd'hui par I'agriculture marocaine pourraient fournir une récolte de 60 millions de quintaux, s'ils étaient, par hypothèse, tous consacrés aux céréales.
Mais cet accroissement superficiel devrait s'associer celui de la productivité, lui-même réalisable, si l'on juge sur les résultats acquis par les méthodes modernes de culture, qu'il suffirait de généraliser, comme le préconisait M. le Délégué à la Résidence Marchal disant, en 1946 &laqno;La remarquable réussite des pionniers de la colonisation française .. a démontré, une fois pour toutes, quelles étaient les méthodes, les techniques et les façons culturales les mieux adaptées à ce pays. Il semble donc que le meilleur moyen d'élever, rapidement et dans l'immédiat, la production du Maroc serait, sur les friches reconquises, d'étendre la culture moderne, qui n'est guère employée actuellement que par un peu plus de cinq mille agriculteurs, ne disposant que d'un million d'hectares. Mai I'agriculture marocaine représente la la messe, et c'est sur elle qu'il faut agir simultanément, pour essayer de rapprocher ses rendements de ceux obtenus par la culture européenne.
Toutefois, sans prétendre atteindre cet idéal, il suffirait - comme on l'a, du reste, envisagé- de lui fournir les moyens de les élever de 2 quintaux à l'hectare, pour améliorer considérablement la production et la porter au niveau des besoins de la population.
C'est, du reste, à quoi s'est employée l'Administration du Protectorat depuis longtemps déjà. Par l'association de divers moyens: vulgarisation, distribution de semences sélectionnées et d arbres fruitiers, de matériel amélioré, démonstrations, action des agents techniques de l'agriculture et de l'élevage, etc..., elle s'est efforcée- aidée en cela par l'exemple et l'influence directe des colons - de répandre, chez les fellahs, de nouvelles méthodes de culture. Toutefois, cette action, en dépit de son zèle et de sa persévérance, est,- il faut l'avouer- encore loin d'avoir atteint les buts qu'elle s'était proposée. Aussi, en 1945, le Gouvernement a-t-il mis sur pied une organisation spéciale, plus puissante, plus cohérente, et surtout mieux dotée, qui a pour objectif la &laqno;modernisation du paysanat». C'est là évidemment une oeuvre indispensable, mais de très longue haleine, et dont on ne peut nier l'extrême difficulté.
Parallèlement à la tâche immense que cette organisation devra remplir, elle aura, comme toute l'agriculture d'ailleurs, un autre et grave problème à résoudre, celui de la Conservation du sol et du maintien de sa fertilité. Problème trop longtemps sous-estime et négligé mais qui, après la dure expérience américaine, fait aujourd'hui l'objet des préoccupations de tous les pays. Il est acquis, en effet, que la terre arable, sous l'action conjuguée de l'érosion éolienne, pluviale et fluviale, et sous celle inconsidérée de l'homme, se dégrade et se ruine. Le déboisement, la surcharge des pâturages, des techniques culturales irrationnelles, exposent le sol à une &laqno;désertification» progressive et fatale, et à la mort. Il est donc indispensable de préserver .a tout prix ce patrimoine foncier, sans lequel toute production et toute vie deviendraient impossible. La littérature et.la presse s'efforcent aujourd'hui de faire comprendre au grand public le terrible danger.qui le menace et la possibilité qu'il.possède de I'éviter et de le vaincre. Il sait désormais que les eaux sauvages laissent le roc à nu et entraînent chaque année à la mer des millions de mètres cubes de la partie la plus féconde du sol, il n'ignore plus les ravages du vent que rien ne vient ralentir, pas plus que les dégâts irréparables causés pendant des siècles, par la négligence de l'homme. Il faut maintenant, et de toute urgence, juguler et guérir le mal.
Ainsi que.nous.avons essayé, bien imparfaitement sans doute, de la montrer; l'agriculture au Maroc se trouve placée en face de problèmes graves et complexes, à la solution des quels son1 subordonnées l'évolution économique et sociale du pays, sa prospérité, son avenir et jusqu'à son existence. Fort heureusement, elle a la possibilité de les résoudre mais pour cela, elle doit elle-même subir des transformations profondes; radicales, portant non seulement sur des millions d'hectares, mais aussi sur des millions d'individus sur toute la masse rurale.
Elle ne pourra y parvenir que par le concours total et coordonné de tous, mais celui-ci demeurerait insuffisant s'il ne s'appuyait sur l'école.
Celle-ci - en dehors de ses autres et hautes fonctions - a donc un rôle éminent à remplir dans I'évolution et dans I'avenir du Maroc. Modeste agriculteur, il ne nous appartient pas de le définir, et encore moins d'en rechercher les modalités d'application, certains d'ailleurs que la Direction de l'Instruction Publique y emploie toute sa compétence et tous ses soins. Mais nous voudrions seulement insister sur la nécessité et l'importance de l'action de l'enseignement dans le domaine agricole. Comme le disait récemment et excellemment M. Thabault, Directeur de l'Instruction Publique, son premier objectif est de créer à l'école une atmosphère terrienne, de provoquer et de conserver chez les jeunes I'amour du sol et du village, de s'efforcer de les y maintenir et d'atténuer l'école rural, de réhabiliter une profession trop discréditée. Le second but est de leur donner les éléments simples de jardinage et de petit élevage que tout homme, même citadin, devrait posséder, ne serait-ce que pour son agrément, pour s'assurer un exercice salutaire, et pour se procurer, en même temps, des ressources complémentaires, particulièrement précieuses dans le bled.
Mais, à cette action individuelle s'ajoute une action collective, une sorte de prosélytisme, qui doit inculquer à la masse encore malléable,.la notion des grands problèmes d'intérêt général que nous avons ébauchée, celle, par exemple, de la conservation du sol, du respect de l'arbre, de la régénération des pâturages des réserves fourragères et des abris, de la coopération pour un meilleur travail du sol, de la propreté et de la présentation des produits; etc... Ce sont la des connaissances générales élémentaires, usuelles, mais capitales pourtant, et que tous devraient posséder.
Elle sont essentiellement éducatives et ne concernent qu'indirectement et d'assez loin, la technique, qui fait l'objet de l'enseignement agricole proprement dit, dispensé à ceux qui, à un titre quelconque, s'intéressent au travail du sol et à la production.
Cet enseignement représente, incontestablement, une tache difficile qui exige de la part des maîtres tout un ensemble de qualités, depuis la compétence jusqu'à la psychologie, et qui ne portera ses fruits que s'ils ont constamment à l'esprit le but qu'elle doit atteindre.
Il ne s'agit pas ici de préparer des pseudo-savants qui, après la conquête d'un diplôme auquel ils attachent des droits fictifs, n'auraient plus que l'ambition de trouver un emploi plus ou moins bureaucratique. Ce que l'on veut, c'est former: 1) des agriculteurs possédant un bagage minimum leur permettant de cultiver leurs terres convenablement, et ayant un esprit ouvert au progrès rural; 2) des ouvriers qualifiés capables d'effectuer correctement certains travaux dans les différentes branches de l'agriculture: motoculture (conduite de tracteur), arboriculture et viticulture (taille, greffe), élevage, etc... 3) et, à un niveau supérieur, des moniteurs susceptible de guider les fellahs.
Mais, quelle que soit la catégorie envisagée, il convient de conserver chez tous, la mentalité rurale et le goût du travail manuel. C'est dire que l'enseignement étaye sur des notions usuelles devra surtout être pratique et laisser la plus large place aux leçons de choses, aux applications, et au travail sur le terrain. Il devra également avoir un caractère local ou régional, d'une part pour ne pas déraciner les jeunes et les laisser attachés à leur milieu, d'autre part en raison de la diversité écologique et culturale du Maroc. Il est évident aussi qu'il sera simple, dans son fond et dans sa forme, dégagé de termes scientifiques ou abstraits et, pour tout dire, terre à terre, appuyé sur des faits et des exemples, autant que possible, choisis sur place. Un minimum de connaissances, mais qui devront être parfaitement et complètement acquises et comprises.
Tâche, comme nous le disions, complexe et délicate, mais dont les résultats peuvent être particulièrement féconds, et dont l'expérience a d'ores et déjà montré qu'elle n'était pas au-dessus des qualités et du dévouement de ceux qui en ont la charge.