Terre et Vie, No 6, Mars 1994

 

Dr Khadija BOURARACHE *

* Professeur à I. A.V. Hassan II - Rabat

 

Intégration de la femme dans le développement rural (25)

QUELLE STRATEGIE ?

 

Indéniablement, les femmes des pays en développement, et plus particulièrement les femmes rurales travaillent plus et gagnent moins. Leurs responsabilités sont grandes : attenantes à la vie familiale (activités ménagères et éducatives); afférentes à la production économique (travaux des champs, artisanat...). Une telle diversification de charges, internes ou externes au foyer, exige de la femme des compétences étendues et multiples.

Sur le plan social, économique et juridique, les droits de la femme sont certes théoriquement établis (ou postulés) mais dans la pratique, ils demeurent soumis à un éventail de contraintes sociales (coutumes et traditions), ce qui ne va sans entraîner un déséquilibre dans les corrélations de la femme avec son environnement. On doit admettre, cependant, que ces contraintes traditionnelles et coutumes excipent de variantes nationales ou régionales; leurs approches se doivent donc d'être différentielles, que ce soit pour considérer leur adoption ou pour préconiser leur réadaptation. Qui plus est la contribution des femmes aux économies (économie ménagère ou économie générale) demeure obérée par son occultation : ou bien les statistiques l'ignorent ou bien font défaut les critères pour procéder à son estimation. Pourtant, dans les pays en développement, et aujourd'hui davantage qu'hier, ne doit-on pas entériner une importance croissante des femmes dans la production en général et la production alimentaire en particulier, du fait de deux facteurs combinés : l'accroissement d'un exode rural des hommes vers les villes : la croissance d'une participation. participation féminine dans toute la chaîne de production depuis la plantation jusqu'au stockage et à la commercialisation.

Conscients de ces problèmes, de nombreux pays reportent sur les femmes un grand espoir de décollage. Des Etats. aidés par des associations féminines s'évertuent à centrer ou à recentrer leur politique de développement par des initiatives moyennant un développement des femmes, donc des femmes en développement.

Au Maroc, une telle politique affronte des lacunes majeures (volontaires ou non) car celles-ci s'opposent à l'épanouissement des femmes soit à leur plus grande productivité dans les activités rurales. Pour se réaliser ou se parachever, cette politique postule, d'une part, un encadrement intense pour remise à niveau et d'autre part, une bonne adaptation des coutumes et traditions au développement rural, dans la limite de l'intérêt national. Moyennant quoi : pourrons-nous aider les femmes rurales? Serons-nous mieux préparés et équipés pour intégrer les femmes dans les stratégies de développement en intégrant au développement des stratégies féminines?

Deux scénarios peuvent se profiler si on veut prévoir des opérations nécessaires et suffisantes pour rendre les femmes rurales plus productives et mieux préparées à corroborer l'économie nationale.

 

Intégration sans "changement" des conditions actuelles

 

Cette démarche consiste à travailler dans les conditions telles qu'elles, sans corriger les conditions proposées ou imposées par le passé envers la condition des femmes. Chaque région marocaine se distingue par des caractéristiques différentes : agricole, sociale, artisanale, touristique, etc. Une évaluation de chaque situation est donc nécessaire pour ajuster l'activité à adopter envers tel ou tel groupe. Cette méthodologie doit être proche de la réalité et intégrer tous paramètres : milieu, femmes, action proposée, environnement social, et ainsi de suite. Sa mise en oeuvre ne peut se faire que sur le terrain et avec la participation des femmes rurales.

Une stratégie optimale englobera des recherches pluridisciplinaires indispensables pour réussir et pérenniser les actions. Cette stratégie pourrait et devrait traverser les phases suivantes et leur septénaire :

1. Analyser des potentialités de milieu (analyse de la région) : le milieu et ses facteurs aussi bien biotiques qu'abiotiques doivent être en effet favorables au développement d'une ou de plusieurs activités proposées;

2. Analyser des potentiels humains et entre autres : acceptation et adaptation (donc adaptabilités) des femmes aux nouvelles tâches (donc capacitations) d'une part; et d'autre part capacités (donc capacitations) d'effectuer et de valoriser ces tâches. Ainsi, toute action doit se préparer d'abord sur le terrain avec les partenaires concernées car si la 1re et la 2e phases ne s'avèrent pas positives, l'action va échouer, à moyen ou long terme.

3. Pérenniser des activités génératrices : une étude de base doit prévoir pour l'innovation une vie longue, un développement durable (sustainable). Il ne suffit donc pas de faire des dons aux femmes mais plutôt de leur apprendre à gagner, à s'imposer comme actrices à part entière, cesser d'être considérées comme élément secondaire ou marginal de la société.

4. Rentabiliser l'action : le secteur choisi doit être rentable sans pour autant entrer en concurrence avec d'autres activités déjà réalisées par les femmes, car on ne saurait induire un déséquilibre dans le système de production.

5. Ajuster des circuits de commercialisation : ceux-ci doivent être connus... et maîtrisés pour tirer un maximum de profit. Sinon, on aura formé des ouvrières qualifiées qui produisent pour des spéculateurs.

6. Envoyer perspectives et problèmes de gestion à moyen et long termes : une formation gestionnaire, adaptée à l'activité exercée est donc nécessaire pour faire fructifier le domaine et faire face aux aléas du marché.

7. Concevoir un développement rural par et pour la femme. Jusqu'alors, démonstrations et cours de vulgarisation sont trop généralement des destinés aux hommes. Les femmes sont d'autant moins concernées qu'elles ne possèdent pas la terre.

Elles se trouvent même actuellement dans des situations plus difficiles que dans des situations antérieures. serait-ce seulement en raison de leur nombre croissant -à s'intéresser et à s'investir- dans la production agricole et dans le développement rural.

En conséquence. vulgarisations de nouvelles techniques, transferts de technologie, maîtrises d'encadrement... prennent rang comme autant de priorités pour une meilleure productivité féminine. Et s'agissant d'encadrement, celui-ci, à notre avis,sera d'autant mieux assuré, s'il est assumé par des femmes cadres, ingénieur(e)s, ou techniciennes dans les milieux ruraux. Information et formations fournies par une femme sont généralement plus facilement acceptées et plus pertinemment acquises.

 

Amélioration en reconsidérant tous les paramètres

de développement

 

Ce scénario reprendrait la méthodologie évoquée précédemment mais, en outre, il resterait des problèmes qui sont à l'origine de la crise féminine actuelle. Deux entre autres :

1. Problème de la scolarisation : l'absence ou la déficience de la scolarisation ont des conséquences non seulement sur la formation, la possibilité de qualification professionnelle et la productivité; mais elles ont également un impact négatif sur l'éducation des enfants, la planification, la santé familiale, le savoir-vivre.

2. La propriété des terres : rares sont les femmes qui possèdent les terres car, aussi bien l'Etat que les traditions et coutumes ont pérennisé cette rareté en encourageant sa cause : le régime de répartition. Ainsi, jusqu'en 1959, les femmes étaient déshéritées dans certaines régions marocaines (Maître El falah comm. personn.). Plus tard, les terres agricoles récupérées ont été attribuées exclusivement aux hommes. Les femmes sans propriété se sont donc transformées en simples ouvrières dans les fermes au lieu de conserver leur rôle traditionnel de productrice agricole. Ce titre de propriété -exclusif- a donné aux hommes le pouvoir de contrôler non seulement la terre mais aussi une autre ressource : le travail des femmes. Signalons actuellement que la privatisation des terres agricoles de l'Etat semble vouloir suivre le même chemin et donc réitérer le même handicap.

Les conséquences d'une répartition foncière ne sont pas seulement les maintenances d'inégalités sociales, économiques et juridiques, etc. Elles donnent également à l'homme le plein pouvoir pour spéculer, sans considérer l'avis de la femme. Associé à d'autres problèmes, ceci permet ou déclenche un exode rural important des hommes vers les villes, alors que selon nos observations et nos expériences, les femmes s'attachent davantage aux terres.

 

Quatre pratiques prioritaires en tout état de cause

 

1. Assurer aux femmes l'accès à une information et une formation susceptibles de renforcer leur position

On proclame les femmes, leurs rôles dans le développement, leur détermination et leurs actions à la base, et pour autant les priorités qui leur sont, seraient ou seront accordées par les bailleurs de fonds.

Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Aucune aide, quelle que soit son importance, ne peut bénéficier aux femmes si elles-mêmes n'ont pas participé à l'élaboration et ne participent pas à la réalisation des projets.

Pour réussir un développement pour ou/et par les femmes, on ne saurait donner une trop grande part à leur propres implications dans la conception, la délibération, la décision, le déroulement et l'évaluation.

Même les capacitations (Formations et apprentissages techniques) seront mieux reçues si elles sont transmises par des Femmes enseignantes, Familières de la culture et traditions qui sont celles des femmes apprenantes.

2. Evaluation de l'impact des projets de développement rural

De nombreux projet de développement rural ont réussi, mais leur impact sur les femmes a été négatif. Nous pouvons citer ici, à titre d'exemple, les projets pour lesquels des données sont disponibles. Projets de Doukkala et de Loukos ayant entraîné une diminution de scolarisation chez les filles (travaillent plus sur la ferme) et une consommation plus faible des produits laitiers chez les enfants (produit vendu aux coopératives laitières). Aussi, les actions doivent être suivies et évaluées.

3. Amélioration des conditions de vie pour une meilleure valorisation du temps

Entre autres : amélioration de l'habitat; des disponibilités en eau; acquisition d'équipements indispensables (cuisinière, four). Ces améliorations pourront entraîner un allégement de l'emploi du temps pour être plus productives. Cependant, ces paramètres sont difficiles à intégrer ensemble (situation idéale), le plus important dans l'immédiat c'est d'intégrer le maximum.

4. Les meilleures activités productrices.

Selon notre expérience, nous pouvons avancer que les femmes sont capables de se former et d'exercer des fonctions aussi diversifiées que possible. Néanmoins, certaines activités sont conditionnées par d'autres contraintes qui dépassent la femme elle-même. Voici du moins quelques domaines dans lesquels la femme pourrait, bien ou mieux participer au développement rural

du pays :

- fermes pilotes et commerciales (affectées aux femmes bien formées : ingénieurs, techniciennes) :

- fermes vivrières (femmes suivies):

- élevage: pour la production laitière ou de viande

- pisciculture;

- sériciculture;

- apiculture;

- petits élevages;

- sauvegarde des espèces animales en disparition par la création d'unités d'élevage et de multiplication (protection de l'environnement);

- unités de transformation de produits agricoles;

- développement des produits artisanaux dans le milieu rural: poterie, tapis, textile, etc.

- unités de tri et d'emballage :

- promotion touristique dans les campagnes (accueil et art culinaire).

Pour conclure, nous pouvons avancer que la femme est le pivot entre la production et la consommation.

Rendre la femme plus productrice, c'est mobiliser une grande moitié des ressources humaines dans et pour un pays.

Et si la promotion de son savoir-faire rend cette femme meilleure consommatrice, c'est la totalité de ce pays qui en bénéficie dans sa situation démographique, alimentaire, sanitaire, éducative et conviviale.

 

K. BOURARACHE