Terre et Vie , No 2, Février 1992

 

 

Dr. HMIMINA Mhamed *

* PROFESSEUR A L'INSTITUT AGRONOMIQUE ET VETERINAIRE HASSAN II - RABAT

 

Les messages de vulgarisation agricole télévisés: jugement d'un téléspectateur (32)

 

La signification de l'information varie suivant les individus. Si la télévision annonce qu'il va pleuvoir, cette information possède une notification tout à fait différente selon que le téléspectateur est un vacancier à la recherche du soleil ou un agriculteur menacé par la sécheresse.

 

Cette observation banale nous amène à nous poser quelques questions sur les messages agricoles télévisés. Sont - ils crédibles et partant capables de persuader? L'ordre et la façon de présentation conviennent-ils pour emporter l'adhésion?

Les critiques les plus évidentes à l'égard des quelques messages disponibles sont:

- l'information est travestie en spectacle ce qui crée une espèce de confusion et de régression. Dans mon entourage, bien concerné pourtant, à aucun moment les messages agricole n'ont déclenché une discussion ou une quelconque demande de renseignements supplémentaires;

- l'information technique dans les spots ne sert que de modeste accessoiriste;

- dans les messages nous trouvons le même tic d'expression, les mêmes mots. On veut parler comme lui, l'agriculteur. On pense pour lui. élémentaire

 

- on privilégie l'oeil à l'oreille par des images folkloriques;

-le message est incertain ou d'une trop grande généralité. Cette incertitude et cette unification camouflent aussi bien un résultat nul qu'un résultat infini. Parfois le message se réduit aux figurants; il y a donc phénomène de communication mais pas d'information;

- on abuse de certains adages populaires. Le message obéit sans doute à un désir de rassurer. Les contenus d'informations lourds font place aux relations plus conviviales. Ainsi la sagesse populaire base de communication initiale, naturelle est de plus en plus perturbée, pervertie dans les spots par des prothèses et des simulacres. C'est la ligne électrique au dessus de la forteresse d'Eleuthère;

- le langage utilisé est parfois très agressif, simplificateur, conformiste, se termine toujours par "un si vous n'avez rien compris adressez-vous au Centre de Travaux le plus proche". Voici donc une vulgarisation qui au lieu d'éclaircir complique. Les C.T en tant qu'outils de développement ne disposent de réponses à tout, d'autres institutions du ministère pourtant très concernés sont peu indiquées;

- l'objet du message ne peut être reproduit aisément. Dans ce cas il est une opération de prestige et la vérité sur le terrain est différente de celle que nous apporte la télévision (traitement de l'orobanche sur fève, préparation de l'ensilage, conservation foncière...).

Les différents points présentés sont comme des poupées russes, on pourrait continuer à les ouvrir, d'autres en émergeront mais à quoi bon. Notons tout simplement qu'il y a écart entre ceux qui conçoivent les messages et décident de leur diffusion et ceux à qui ils sont destinés.

Comment faudrait-il intervenir donc? Sans prétendre répondre à cette question, il y a lieu de rappeler:

- qu'un effort sérieux de présentation donnerait au public concerné de vraies connaissances au lieu de lui débiter des généralités (l'émission matinale de Médi 1 est un excellent exemple dont il faudrait s'inspirer);

- qu'une sensibilisation audio-visuelle est un fait social incontestable. Dans le domaine qui nous intéresse elle doit servir le savoir et la technologie mais d'aucune manière engendrer une espèce de conformisme social hypocrite qu'on ne trouve ni chez le technicien agricole ni chez l'agriculteur. Nous prendrons à témoins le spot sur l'immatriculation des propiétés où des techniciens, d'un centre chargé de vulgarisation, d'habitude "costumés" sont travestis en faux paysans! Ici l'audio-visuel devient odieux-visuel;

- l'audio-visuel est un puissant moyen d'information, donc il faut être attentif à ce que le message n'ait pas un aspect conclusif qui clôt définitivement le débat. Dans toutes disciplines agronomiques confondues, notre pays dispose d'excellents chercheurs, expérimentateurs et observateurs pourquoi ne pas en faire appel occasionnellement pour trancher entre deux ou plusieurs alternatives et rationaliser le message. Vulgariser tel dérivé laitier ou telle lotion capillaire est infiniment simple et moins dangereux que l'usage du glyphosate contre l'orobanche de la fève ou l'application d'engrais sulfatés sur céréales surtout par temps chaud et sec. En 1985 ce dernier message diffusé en période de sécheresse printanière était un traumatisme pour les agriculteurs.