Terre et Vie , 19, Décembre 1995

 

 

Pour un meilleur équilibre ville - campagne (68)

 

Le Maroc vit une étape importante dans son histoire: celle de la transition démographique où la population urbaine dépasse la population rurale. Cette dernière continue, quand même, à augmenter mais beaucoup moins vite que la population urbaine. Même si le Maroc a réalisé un progrès important en matière de développement humain, les écarts restent élevés entre les milieux urbain et rural.

Le monde rural a changé. L'espace rural est en voie d'intégration à l'économie nationale. Les décisions des agents sont de plus en plus déterminées par le marché national et international et de moins en moins par le seul impératif d'autosubsistance locale. Toutes les exploitations agricoles ne prospèrent et ne survivent que par l'échange soit de produits soit de travail.

L'intégration implique un développement basé sur la spécialisation régionale et nationale. Elle implique également l'accroissement de la demande d'infrastructures et de services sociaux. La conjonction d'un avantage comparatif régional et/ou national et des investissements en infrastructures seront les facteurs décisifs de la croissance à l'avenir.

Le développement rural est aujourd'hui une nécessité bien comprise de tous, que ce soit pour des raisons d'aménagement équilibré du territoire, de renforcement de la cohésion nationale par la réduction des disparités régionales, d'amélioration de l'environnement socio-économique de la population ou enfin de conservation des ressources naturelles du pays.

Dans ce contexte, la conception du développement rural devra s'appuyer sur une approche intégrée.

I- Disparités villes campagnes

Le problème que pose l'urbanisation rapide, que connaît le pays depuis un demi-siècle, polarise l'attention sur l'évolution des villes.

La population urbaine qui était de 8% en 1912 a atteint 42% d'après le recensement de 1982. Actuellement, elle dépasse les 50% de la population totale du pays.

Deux facteurs expliquent l'augmentation de la population urbaine: l'exode rural et l'expansion démographique.

Le premier facteur représente le facteur principal de cette augmentation et reste le résultat des effets répulsifs de la campagne:

* Le monde rural comporte plus de 2.000.000 d'exploitants dont la moyenne d'âge dépasse 55 ans et dont 75% ont moins de 5 Ha et donc ne peuvent avoir ni un niveau de revenu satisfaisant ni une couverture sociale adéquate.

* Le revenu rural ne représente que 53% du revenu urbain.

* L'emploi en milieu rural est actuellement à 80% agricole pastoral et forestier.

Le second facteur fait que la population rurale continue quand même à augmenter ce qui engendre une pression plus forte sur les terres de culture, les parcours et les forêts:

* L'absence de programmes de lotissement et d'infrastructures dans les centres ruraux inhibe la promotion des activités non agricoles et la création des conditions de nouvelles opportunités d'investissement.

* L'insuffisance des équipements socio-économiques et socio-culturels ne fait qu'aggraver la dégradation du niveau de vie dans le milieu rural (57% des localités sont totalement enclavées, 14% des populations seulement sont desservies par les équipements publics, 26% des populations n'ont pas de point d'eau sur place, uniquement 9% des chefs-lieux des communes rurales disposent d'un réseau d'assainissement, seuls 12% des ménages disposent de l'électrification).

* La difficulté dans la mise en place d'une politique d'habitat rural fondée sur les besoins des populations et sur le respect de l'environnement font que les logements existants dans les exploitations agricoles (80% construits en pisé) ne répondent à aucune norme d'hygiène et de commodité. D'autant plus que ce cas précis, le type d'habitat, est étroitement lié aux activités productives.

Les conséquences sont telles que les campagnes ne vident et leur population et notamment les plus jeunes, qui ne trouvant pas au village le plus proche des conditions de travail et d'accueil, se voient obligés de tenter leur chance dans la ville pour trouver du travail et accéder au mode de consommation collectif.

Ces nouveaux venus dans les villes, sans niveau de qualification ne font qu'aggraver le problème du chômage et accentuer la crise du logement et surtout la prolifération des bidonvilles et de l'habitat clandestin.

Le problème de l'urbanisation intensive peut être résolu en partie par la régulation de l'exode rural, en assurant un mieux-être aux populations de la campagne à travers un programme d'aménagement lié à des activités économiques et sociales en zones rurales. Mais, il ne peut avoir d chances de réussite et d'impact sur les collectivités rurales que s'il s'inscrit dans une stratégie de développement intégré.

 

2- Politique de développement agricole et rural.

 

Les efforts déployés en matière de développement agricole ne peuvent aboutir peinement que s'ils sont inscrits dans le cadre d'une vision globale du développement du monde rural.

En effet, le développement agricoles passe pour l'essentiel par le développement des exploitations et d'amélioration de leur environnement.

Or, ces dernières sont caractérisées, entre autres et pour leur grande majorité, par leur faible taille conjuguée à une forte pression démographique, la dispersion des parcelles, des taux d'analphabétisme élevés, et la complémentarité entre les activités agricoles et d'autres activités menées par des membres de l'exploitation.

Par ailleurs, l'environnement des exploitations reste marqué par l'insuffisance de l'offre d'emplois rémunérateurs, l'enclavement, la difficile approvisionnement en eau potable, de faibles taux de scolarisation, l'insuffisance de l'encadrement sanitaire, le problèmatique accès aux sources d'énergie, et l'insuffisance du réseau d'assainissement.

En outre, l'expérience accumulée en matière de développement agricole et rural confirme la pertinence d'une approche globale qui intègre aussi bien des objectifs technico-économiques de production, visant en priorité l'amélioration des revenus, que ceux liés au développement humain et à la protection de l'environnement (services sociaux, cadre de vie,...).

Ces considérations ont été à la base du lancement en 1993 d'un travail d'élaboration, par une équipe interministérielle, d'une stratégie de développement rural qui s'inspire des orientations de SA MAJESTE annoncées à plusieurs discours du Trône et de la 8ème session du Conseil Supérieur de l'Eau et du Climat.

Les grandes lignes de cette stratégie ont été exposées au Conseil du Gouvernement du 14 Juillet 1993.

La stratégie en question s'articule autour des principes suivants:

* La concertation permanente entre les partenaires impliqués et en premier lieu les populations bénéficiaires à travers notamment l'information et la formation relatives aux outils méthodologiques de la concertation; l'appui à l'organisation professionnelle des producteurs; l'étude des formes traditionnelles de gestion pour les adapter aux exigences de l'exploitation rationnelle et de la conservation du patrimoine; et le renforcement des moyens humains et matériels des services techniques dans les zones les plus déficientes afin d'en améliorer la capacité de gestion, d'intervention et de concertation.

* L'intégration et la coordination des actions des différents acteurs en veillant à leur emplacement dans des cadres spatiaux et temporels appropriés. Les domaines d'intégration et de coordination sont à définir avec l'ensemble des secteurs et départements qui peuvent intervenir dans le milieu rural. Une attention particulière sera donnée à: l'appui aux actions de développement maîtrisables par les populations au niveau local; la hiérarchisation des opérations selon l'urgence et les besoins des populations concernées; l'identification des potentialités naturelles, humaines et financières; la préservation des spécificités locales et des milieux écologiques; et le choix judicieux des pôles de développement urbains et ruraux pour un meilleur équilibre ville-campagne.

* La mise en place de modalités efficaces de mobilisation et d'utilisation des ressources financières adaptées aux niveaux régional et local en augmentant les fonds publics et ceux des collectivités territoriales; en renforçant le rôle de la CNCA et en encourageant l'intervention de l'ensemble du secteur bancaire en milieu rural; en rééquilibrant la part de crédit accordée par le FEC au monde rural par rapport à celle accordée aux villes; et en encourageant le secteur privé, et particulièrement les résidents Marocains à l'étranger, désirant contribuer au développement de leur région à participer au financement partiel des actions de développement.

La mise en uvre de cette stratégie se fera, pour l'essentiel, à travers des programmes et des projets de développement agricole et rural intégré.

* La poursuite, dans le cadre du Plan National des Irrigations, de l'équipement et de la mise en valeur des périmètres d'irrigations qui jouent un rôles moteur dans le développement.

* Pour le reste de l'espace rural, les efforts seront concentrés d'une part sur les zones qui n'ont pas fait l'objet d'une intervention massive des pouvoirs publics, et d'autre part sur les zones qui ont déjà bénéficié de projets de développement intégré dans les années 80 dont il s'agira de revoir le dimensionnement et d'élargir les objectifs initiaux aux aspects socio-économiques et culturels du développement participatif.

Chacune des zones retenues représentatives des différents écosystèmes fera l'objet de l'identification et de la mise en uvre d'un projet intégrant l'ensemble des programmes sectoriels des départements.

Le module de base de projet a été dimensionné pour couvrir le territoire d'une commune.

Il s'agira de réaliser pour chaque périmètre de mise en valeur en zone bour, forestière et pastorale des actions de développement agricole et d'y associer les interventions des autres départements en matière d'infrastructures, d'actions d'appui et d'activités socio-culturelles.

Cette phase de mise en uvre accompagne des mesures suivantes:

- la mise en place d'une instance de pilotage et de coordination de cette stratégie au niveau national;

- la mise en place de mécanismes appropriés de coordination aux niveaux local, provincial, inter-provincial et régional;

- la mise en place de mécanismes de concertation avec les populations concernées, notamment à travers les collectivités locales dans le cadre des missions qui leur sont assignées, pour l'identification et la hiérarchisation des actions à entreprendre;

- le décentralisation de la gestion des projets et de l'exécution des travaux par la création d'entités indépendantes chargées dans une cadre contractuel de l'exécution de projets locaux.