LA CANNABICULTURE, QUELS ENJEUX !

 

 

 

Direction Provinciale de l’Agriculture

CHEFCHAOUEN

 

Juin 2006

 

La cannabiculture constitue une des facettes majeures, reflétant le sous développement caractérisant la région montagneuse du Rif au Nord du Maroc. Ces dix dernières années, cette culture a pris des proportions alarmantes eues égard à son extension spatiale de plus en plus croissante, en dehors des zones traditionnellement réputées par la production du Kif. Incontestablement, ses effets sont manifestes dans la mesure où elle a entraîné la dégradation parfois irréversible des milieux écologiquement fragiles, façonné une économie régionale illicite et induisant des changements importants dans la société rifaine. L’éradication de cette culture constitue réellement, une des questions les plus problématiques à résoudre en relation avec les efforts déployés pour assurer le développement économique et social du

Nord du Maroc.

 

1. Définition

Le cannabis fait partie des rares espèces sexuées du règne végétal. La plante de Cannabis sativa peut atteindre deux mètres de hauteur ; elle a des tiges comportant des fibres très tenaces, scabres ; les feuilles sont 5-7 digitées et le fruit est un akène ové, comprimé grisvert ou fauve. La floraison se fait en

mois de juillet-août.

 

Classification botanique de la plante

de cannabis sativa

Embranchement: Phanérogames

Sous embranchement : Angiospermes

Classe : Dicotylédones

Ordre : Urticales ou Urticacées ou Urticinés

Famille : Cannabinacées

Genre : Cannabis

Espèce : sativa L.

Le cannabis sativa est originaire de l’Asie centrale, cultivé partout dans le

monde, au Pakistan, Afghanistan, Maroc, Turquie, le Liban, Suisse et aux Pays Bas. La variété rencontrée au Maroc dans le Rif centro-occidental est celle

de Cannabis sativa var indica, qui est cultivée pour la production du haschich; la matière enivrante est surtout contenue dans les poils des feuilles et surtout

des inflorescences sous forme de Tétra-Hydro-Cannabinol (THC).

Les semis en bour s’échelonnent de la première quinzaine de février à la dernière quinzaine d’avril. La récolte commence dès la fin du mois de mai. La culture en irrigué peut supporter un retard d’un mois selon la zone agro climatique, altitude, exposition, nature du sol…. Le cycle végétatif de la variété marocaine ne dépasse jamais les six mois. Ce cycle très court, explique aussi l’apport abusif d’engrais pour augmenter les rendements; les parcelles de cannabis reçoivent deux à quatre fois plus d’engrais que les parcelles de céréales.

 

2. Superficie

Jusqu’à il y’a récemment, les superficies occupées par le cannabis n’étaient pas précisément connues ; a en juger par les estimations grossières qui en étaient faites par différents organismes intéressés à la question. En 2003, le gouvernement marocain en collaboration avec l’Office des Nations Unies Contre le Drogue et le Crime – ONUDC -, a entamé une série d’enquêtes qui a permis de rendre compte de l’étendue réelle du phénomène. En effet ; les résultats de cette enquête font état d’une superficie occupée par le cannabis de l’ordre de 120.554 ha en 2004. La province de Chefchaouen représente à elle seule, 62% de la superficie totale. Les superficies des autres provinces sont relativement de moindre ampleur, soit respectivement 9 % de la superficie totale pour Al Hoceima, 10 % pour Larache 12% pour Taounate et 7 % pour Tetouan.

Quant à l’importance de la cannabiculture dans l’occupation du sol des différentes provinces, il importe de souligner qu’à chefchaouen, cette culture occupe 46 % des terres agricoles. Dans les autres provinces, sa proportion par rapport à leurs superficies agricoles utiles – SAU – est de moindre importance avec respectivement 10 % de la SAU pour Tetouan, 7 % pour Larache, 6 % pour Al Hocima et 4 % pour Taounate.

Il est à noter d’un autre côté que, dans le cadre des efforts déployés par le gouvernement marocain pour la lutte conte cette culture et le trafic de drogue,

la compagne de sensibilisation menée par les autorités locales, a permis d’obtenir en 2004 une diminution de 10 % de la superficie totale occupée par le

cannabis par rapport à l’année 2003 – de 134.000 ha à 120.554 ha - Cette diminution est due essentiellement à la régression de la superficie du cannabis dans la province d’Al Hoceima et Taounate – respectivement de moins de 54 % et moins de 43 % – Au contraire, dans les provinces de Tetouan et Chefchaouen,

les superficies ont connu de substantielles augmentations – respectivement

de 19 % et 13 % -

 

3. Production et rendement

La production totale annuelle du cannabis brut est estimée à 98.000 tonnes et sa conversion en résine – haschisch - à 2760 tonnes. La province de Chefchaouen en produit 62 % de la production totale. La production des autres

provinces est relativement moindre, soit respectivement 9 % pour Al Hoceima,

10 % Larache, 12 % pour Taounate, et 7 % pour Tetouan.

Le rendement de cannabis brut varie d’une province à une autre, d’une zone à

l’autre et aussi selon le type de conduite de la culture. Il est estimé, en moyenne,

à 750 kg/ha en bour et 1270 kg/ha en terres irriguées.

 

4. Intérêt socio-économique

Les cultivateurs de cannabis préfèrent de loin écouler leur production sous

forme brute, en moyenne les deux tiers de la production, le un tiers restant est

vendu sous forme de résine. Cette stratégie de vente adoptée par les fermiers,

permet de commercialiser la production sur place dans les douars, sans encourir

trop de risque lié à la vente du cannabis sous forme de résine.

En admettant ces proportions de vente pour les deux formes du produit et, en se basant sur un prix de vente de l’ordre de 25 dhs / kg pour le cannabis brut et 1400 dhs / kg pour la résine - toutes catégories confondues-, Le revenu brut du cannabis est évalué à 2,9 milliards de dirhams soit 0,7 % du revenu national de l’année 2004. Pour la seule province de Chefchaouen, le revenu généré représente plus de 60 % du revenu brut total de la production du cannabis du Rif.

Toutefois, la cagnotte procurée par cette spéculation, ne représente que 2,5% du chiffre d’affaire du marché international du haschich d’origine marocaine estimé à 13 milliards de dollars. Il est évident que la grande part de la manne financière du trafic du cannabis, reste fortement concentrée chez les commerçants spéculant en aval de cette filière illicite. De même, elle ne profite guère en amant, d’une façon équitable aux cultivateurs. Le revenu par famille est estimé à 30.000 dhs/famille/ an avec une grande variabilité conséquente au degré d’implication dans la commercialisation de la production.

La contribution du cannabis dans laformation brute du revenu familiale est variable selon les provinces et les zones productrices, en moyenne elle est estimée à 50 % du revenu familial. Dans la province de Chefchaouen où 98 % des villages pratiquent cette culture, cette part peut atteindre 95 % dans les communes appartenant au berceau du cannabis – Bab Berred, Tamorot, Bni Rzine,..- et ne peu dépasser les 10 % dans les communes de Ain Beida et Brikcha

Toutefois, il importe de signaler que, comparativement avec la moyenne nationale du PIB par habitant- 13.300dhs par habitant - le revenu générée par le cannabis - 3600 dhs par personne – reste très faible.

Sur un autre registre, la culture du cannabis constitue une pratique qui n’est pas isolée ; c’est un phénomène social occupant une proportion significative

de la population active, à peu prés 804.000 personne dont 409.000 personnes dans la province de Chefchaouen – soit 78 % de la population totale de la province - Réputée comme une culture très consommatrice en main d’oeuvre - 100 journées par hectare – elle a catalysé en conséquence un net mouvement migratoire intra-provinces. Plus, un changement en profondeur, a affecté la démographie du Rif centrale du fait de l’extension de la culture du cannabis. Une nette corrélation insoupçonnable, existe entre l’essor démographique qu’a connu la région depuis le début des années quatre vingt et le développement du trafic lié à cette activité.

En atteste, la comparaison indicative entre les rythmes d’accroissement annuel

moyen de la population des deux périodes ; celles de 1971 – 1982 et 1982- 1994, confortant sans équivoque, la liaison établie entre le dynamique démographique

de la région et l’affermissement de l’économie de cannabis. Ainsi, dans certaines communes où la pratique du cannabis est ancestrale, on enregistre des taux d’accroissement annuels de deux à trois fois supérieurs à la moyenne nationale (exemple d’Issaguen).

Dans la province de Chefchaouen, l’introduction récente du cannabis dans certaines communes- le cas des communes de Tassift, Bni Bouzra, Talambote, Tanakob ; Mokrisset et Zoumi - a bouleversé leurs structures démographiques - taux d’accroissement annuel de la population est nettement supérieur à la moyenne nationale – Un déséquilibre marquant population / ressources naturelles s’en est ressenti ; en témoigne la prédominance de la microproprieté

de moins d’un demi hectare et une tendance nettement manifeste vers une dégradation irréversible du patrimoine naturelle.

 

5. Impacts de la cannabiculture

En référence au contexte économique difficile de la région rifaine, longtemps resté à l’écart des mutations économiques de l’ensemble du pays, force est de constater que la culture du cannabis, est considérée par la population rurale comme un moyen de survie porteur d’un espoir d’amélioration de leurs conditions de vie. En réalité, cette aspiration est restée un veux pieux, les gains financiers espérés n’étaient pas au rendez vous. A contrario, les effets destructeurs de cette culture ne sont pas à démontrer. De plus, les opportunités

d’amélioration substantielles des revenus des ménages ruraux par l’intégration du cannabis dans le système de production des exploitations, semblaient à l’origine d’un déséquilibre constaté et tendanciel démographie/stock des ressources naturelles. Ajouté à tout cela, les zones de production du cannabis ont

connu de profonds changements ayant bouleversé les valeurs mêmes de la société et induit de nouveaux comportements et rapports aux seins des familles.

En définitive, les emprunts de la cannabiculture sur l’économie régionale et plus spécifiquement le secteur agricole, sur l’environnement et les relations sociales se dessinent tout azimut.

 

5.1 Recul des activités agricoles

La régression du secteur agricole dans la région du Rif central et plus particulièrement, dans la province de Chefchaouen, constitue une des répercussions majeures de l’introduction du cannabis et sa prédominance dans les assolements des exploitations. En effet, il y’a matière de mettre en exergue, les tendances constatées relatives au recul de l’importance qu’occupaient autrefois, certaines spéculations agricoles notamment l’élevage, l’arboriculture

fruitière et les cultures maraîchères. Preuves en appui, les effectifs du cheptel sont en nette régression, sa productivité est faible. Aussi, les cultures habituelles

– légumineuses, céréalicultures et cultures maraîchères - sont devenues de moins en moins intéressantes. L’arboriculture, à priori la vocation dominante de la province, est de plus en plus délaissée, là ou elle est, elle sert essentiellement

d’alibi. La culture du Kif est devenue une culture de rente pour les villageois qui ne cherche même pas, à la camoufler, comme autrefois, dans le milieu parmi leurs cultures de subsistances.

La conséquence en est qu’à l’échelle des terroirs villageois, se manifeste une évolution de plus en plus affirmée vers un phénomène de monoculture infestant le paysage agraire. C’est toute l’équilibre de l’écosystème, qui s’en est trouvée rompue du fait du recours aux apports à outrance des engrais et, la surexploitation des sols engendrant la destruction des terrains boisés, l’érosion et le ravinement. Somme toute, il faut dire que l’attachement des agriculteurs à la production du cannabis, dans la province de Chefchaouen et dans toutes les zones productrices, a entraîné d’une part, une déperdition de leur savoir faire et

d’autres part, une stagnation voire un rétrécissement du volume des productions

agricoles. Ainsi, il convient de mettre en relief la situation actuelle de la province de Chefchaouen, qui est caractérisé par un déficit – différence entre consommation et production – pour l’ensemble des produits végétaux comme les céréales, les légumineuses et les légumes. Dans la foulée, les exploitations

agricoles où les systèmes de production, sont dominés par la culture de cannabis, se sont réduites à des unités de consommation dont l’essentiel des denrées alimentaires est procuré par l’extérieur, en grande partie les exportations agricoles des autres provinces.

 

5.2 Destruction du paysage et dégradation des ressources naturelles

Au niveau de l’exploitation familiale, l’envie d’étendre la superficie cultivée au détriment de la forêt ne cesse de s’accroître. En effet, la recherche d’espace de cultures pour satisfaire une population jeune, crée une saturation dans l’exploitation du milieu. De facto, Le système est entrain d’évoluer vers un système fermé, ce qui aboutirait à l’effondrement de l’équilibre des écosystèmes

forestiers : la population paysanne est tentée par le domaine forestier pour y puiser de nouveaux espaces pour l’extension du Kif, ceci constitue une

menace aussi bien pour l’avenir des formations forestières, que pour la préservation de l’assiette foncière du domaine forestier.

Dans la province de Chefchaouen, la cannabiculture est considérée comme le principal facteur responsable de la régression galopante de l’espace forestier à travers les défrichements des forêts. Ces derniers, représentent annuellement plus de 80% du total des délits constatés dans la province. Les actions de défrichements ont été concentrées au début des années soixante dix, dans les communes du cercle de Bab Berred voisines de celles de Ketama. Par la suite, elles se sont étendues sur les autres communes des cercles de Bab Taza, Bouhmed et Mokrisset et, elles se sont même accentuées dés le début des années 1980, par l’introduction d’une nouvelle variété de cannabis en provenance des pays bas adaptée à l’irrigation.

Ainsi durant la période 1981-1986, la superficie défrichée a totalisé 10.445 ha, soit un taux de défrichement annuel moyen de l’ordre de 1741 ha.

Actuellement la superficie défrichée annuellement est de l’ordre de 1400 ha. Le

tableau ci-après donne une indication sur les superficies défrichées et constatées

à l’intérieur du domaine forestier.

Année              Superficie défrichée en ha

1995                                       1417

1996                                       1959

1997                                       1573

1998                                       1798

1999                                       1302

2000                                       640

2001                                       1113

2002                                       1472

2003                                       982

Par ailleurs, la conduite du cannabis en monoculture engendre des effets de dégradation importants sur le sol, aggravés par l’utilisation abusive des engrais. Les doses d’engrais sont multipliées par trois ou quatre comparativement à celles utilisées pour les cultures céréalières et de légumineuses. Parallèlement de gros moyens sont utilisés pour assurer l’irrigation à partir des retenus d’eaux au bord des oueds ou carrément par le biais de forage. En définitif, sur le plan environnemental, la situation est en train d’évoluer selon un scénario catastrophique se traduisant par la dégradation des patrimoines : sols, eaux et forêts.

 

5.3 Impact social

La cannabiculture a engendré des disparités sociales d’autant plus fortes qu’aucun impôt n’est payé, ni pour la culture, ni pour sa commercialisation. Ainsi, de fortes inégalités sociales s’établissent entre les villageois, autrefois liés par la solidarité du groupe et les impératifs de la tradition communautaire. Dans ce sens, il importe de souligner que plusieurs formes d’entraide au niveau du terroir sont en voie de disparaître, ce qui corrobore la montée de l’esprit de l’individualisme qui semble devenir le maître mot dans le terroir villageois.

De plus, les rapports sociaux sont devenus de plus en plus monétarisés.

Indéniablement, le premier signe visible de disparités sociales apparaît patent dans les transformations de l’habitat: Les petits agriculteurs rénovent leurs maisons, alors que les grands les modernisent en introduisant de nouveaux matériaux dans la construction avec de nouvelles architectures.

La concrétisation de la logique de l’individualisme, s’accompagne d’un renversement de la hiérarchie sociale: le statut de chacun se mesure à l’importance de sa richesse générée par le Kif.

Dans ce sens, les gros producteurs du Kif et les trafiquants sont les plus favorisés, et peuvent de ce fait dominer en utilisant le pouvoir local. Cette situation, s’est soldée au fil des années, par l’émergence d’une nouvelle élite politique, fort de sa richesse et ayant la main mise sur la gestion des affaires communautaires.

Dans les zones où la cannabiculture sévit, les valeurs sociales sont mêmes remises en cause : le savoir est dévalorisé, l’école désertée, le voisinage devient

source de conflit. La famille, les relations parents- enfants sont profondément

déchirées et ébranlées. C’est le profil d’une société éclatée et frustrée.

Quant aux jeunes, représentant une proportion importante de la population active, ils se désintéressent de plus en plus des activités agricoles. Les exercer est désormais, de leurs points de vue, dévalorisant compte tenu d’une part, des perspectives de gains financiers générés par la cannabiculture , sans commune mesure supérieurs à ceux des autres spéculations, et d’autre part, de leurs aspirations à un mode de vie urbain

plus décent.

Sur un autre plan, avec le développement de la filière du Kif, c’est tout le dynamique démographique qui a été changé donnant lieu à un espace surpeuplé

d’habitants. Même les émigrés reviennent reprendre leurs terrains, pour s’adonner à leur tour à la culture du Kif.

Les répercussions de cette situation, sont apparent on ne peut plus clair sur le

renchérissement des prix des parcelles agricoles et le surgissement des conflits

sur le foncier devant l’exiguïté des exploitations.

 

6. Eradication du cannabis, quelles perspectives ?

De prime à bord, il est clair que la rentabilité de la culture de cannabis hypothèque toute chance de réussite de programmes de développement agricole alternatif. Aussi ; il ressort qu’une relation dialectique se tisse entre l’extension de cette culture et l’abandon des pratiques culturales et; l’importance de défrichement du domaines forestier.