Terre et Vie , 19, Décembre 1995

 

 

L'Environnement: Situation Régionale (No 73)

 

Situation Régionale

A l'instar des pays développés, les pays en développement se préoccupent de plus en plus de l'environnement. Les pays développés consomment beaucoup plus de ressources et produisent plus de polluants que les pays en développement. Dans ces derniers, la population augmente rapidement et leur combat mené pour relever les niveaux de vie en présence de l'accroissement démographique a eu souvent pour résultat qu'on ne s'est guère occupé de gérer les ressources et de lutter contre la pollution.

Pays développés: Le prix de la négligence de l'environnement

La population des pays développés a de bonnes raisons s'inquiéter au sujet de l'environnement. Elle ne représente que le quart de la population mondiale, mais consomme à peu près les trois-quarts des déchets solides. Ce sont ces pays qui produisent aussi environ 55% des gaz de l'atmosphère qui retiennent la chaleur et auxquels on impute l'échauffement de la planète.

L'impact des pays développés sur l'environnement est hors de proportion avec la dimension de leur population: en effet, leurs habitants y consomment en moyenne beaucoup plus qu'un habitant d'un pays en développement. L'américain moyen produit 8,7 fois plus de gaz qui retiennent la chaleur que le Chinois moyen et 14,3 fois plus qu'un Indien. Comme les niveaux de consommation sont tellement élevés dans les pays développés, des accroissements relativement faibles de la population exercent un effet considérable sur l'environnement.

La plupart des pays développés ont atteint le niveau de fécondité de remplacement (une moyenne de 2,1 enfants par femme). Or, même dans ces conditions, leurs populations continueront d'augmenter. En effet, la population continue de croître pendant plusieurs générations, même après avoir atteint le niveau de fécondité de remplacement; les femmes en âge de procéder ont en moyenne moins d'enfants que leur mère, mais elles sont plus nombreuses à en avoir. Les biologistes Paul et Anne Ehrlich comparent cette force vive de la population à un superpétrolier qui, près avoir renversé la vapeur, ne s'arrête qu'au bout de plusieurs kilomètres. En outre, beaucoup de pays développés continuent de voir leur population augmenter en raison des migrations. Les gens émigrent dans des pays plus développés ou dans des pays plus développés ou dans des régions industrialisées pour y trouver de meilleurs niveaux de consommation pour eux-mêmes et pour leur famille. Même avec de faibles taux de croissance démographique, les zones développées du monde devraient ajouter 150 millions d'êtres humains à leur population entre 1990 et 2025, date à laquelle l'ensemble de leurs populations atteindra 1,4 milliard.

Les pays développés ont des problèmes d'environnement: épuisement et érosion des sols, pluie acide, pollution de l'air et de l'eau, déchets toxiques, et perte de terrains marécageux et autres habitats naturels. La pollution et les déchets toxiques posent des problèmes particulièrement graves en Europe centrale et orientale, qui n'ont guère pris de mesures contre la pollution et où la production emploie des techniques dépassées. La population de cette région doit s'accommoder de produits agricoles contaminés par le plomb, de poissons immangeables, d'une eau imbuvable, de terres agricoles endommagées, d'arbres morts et d'un air dont la pollution est telles que les automobilistes doivent allumer leurs phares en plein jour.

Après des décennies durant lesquelles l'industrialisation ne s'est guère préoccupée de ses conséquences sur l'environnement, les pays développés sont de plus en plus nombreux à s'efforcer de réduire la pollution en édictant et en mettant en vigueur des règlements écologiques. Dans ces régions, la population de l'eau et de l'air est en train de diminuer progressivement. Les progrès ont été divers. Par exemple, entre 1980 et 1989, la France et l'Allemagne occidentale ont réduit de plus de la moitié leurs émissions d'anhydride sulfureux; l'Italie les a réduites de deux-tiers par rapport à 1980; le Royaume -Uni, des trois-quarts; et les USA, qui sont de loin la plus grande source de polluants, d'environ 90%. Cependant, dans ces cinq pays, les émissions d'oxyde nitreux sont restées à peu près aux mêmes niveaux. Pendant la même période, les USA et l'Allemagne occidentale ont ramené leurs émissions d'oxyde de carbone aux trois-quarts environ de leurs niveaux de 1980, tandis qu'il n'y avait guère de changement en Italie et une augmentation de 135% dans le Royaume-Uni. On a également réalisé des progrès pour faire appel à des sources d'énergies renouvelables et utiliser des appareils plus efficaces. Néanmoins, il reste encore un long chemin à parcourir.

L'une des grandes leçons que les pays développés sont en train d'apprendre, c'est que la lutte contre la pollution est un bon investissement. La réduction des polluants et des déchets dangereux grâce au recyclage, à l'utilisation de techniques et de matériaux plus propres, et au contrôle des émissions à l'usine, ne demande qu'une faible partie des capitaux qu'il faut engager plus tard pour nettoyer la terre, l'eau et l'air. Par exemple, le nettoyage de l'environnement en Pologne pourrait prendre jusqu'à 30 ans et coûter 260 milliards de dollards. On voit donc qu'on fait des économies si on empêche la pollution de se produire. Mais, comme on a laissé trop de latitude aux pollueurs tout en demandant à d'autres, ou à l'ensemble d la société, de régler la facture de la pollution, il n'y a guère eu de raisons économiques d'empêcher la pollution.

Pays en développés: Aspirations grandissantes, persistance de la pauvreté

Les pays en développement se heurtent à des problèmes d'environnement de plus en plus graves qui menacent les efforts visant à relever leur niveau de vie, font empirer la situation de la santé et réduisent les revenus tirés de l'agriculture et d'ailleurs. Dans les zones rurales, les pressions exercées pour obtenir une volume plus grand de produits alimentaires et pratiquer des cultures de rapport ont entraîné des pertes massives de sol superficiel, d'arbre, de plantes et d'animaux indigènes. Dans les villes, l'intensification des encombrements, l'expansion industrielle et l'absence de contrôles de la pollution ont amené la pollution de l'air et de l'eau à des niveaux insalubres. Bien que, pour certains, cette agression environnementale soit le prix du développement, il n'en est pas moins vrai que, en fait, une dégradation générale de l'environnement a toutes chances d'entraver les efforts de développement et de faire empirer le lot des gens qui vivent dans une situation de grande pauvreté.

Dans les pays en développement, les dégâts causés à l'environnement ont des origines diverses: pauvreté de certains et abondance grandissante d'autres, inégalités du régime foncier, commercialisation incontrôlée des ressources naturelles, insuffisance du contrôle des industries polluantes, façons culturales destructrices et urbanisation. Sans aucun doute, la pauvreté est le facteur le plus important. Plus d'un milliard d'êtres humains, soit environ le cinquième de la population mondiale vivent dans une pauvreté absolue. Dans leur lutte pour survivre, les pauvres n'ont souvent pas d'autres choix que celui de détruire ce qui se trouve autour d'e-ux, de couper les arbres, de travailler le sol à l'excès, de faire surpâturer les terrains de parcours et de surexploiter les pêcheries.

Il n'est pas sans ironie de constater que les efforts que déploie la population pour échapper à la pauvreté endommagent aussi l'environnement. Par exemple, on exploite le bois et on pratique les cultures de rapport au-delà des niveaux durables, et on épuise rapidement les gisements de minéraux pour obtenir des devises. On laisse les industries lâcher dans l'atmosphère des quantités excessives de polluants sous prétextes qu'elles permettent d'obtenir de l'argent et fournissent des emplois. Des techniques modernes d'agriculture intensive remplacent les techniques traditionnelles de conservation des terres.

Les pays en développement sont devenus une grande source de pollution à la suite à la fois d'une croissance démographique rapide et de l'amélioration de leurs revenus. En 35 ans, ils pourraient produire la moitié des déchets municipaux solides du monde, contre le quart en 1985. Ils produisent d'ores et déjà 45% des gaz qui causent l'échauffement de la planète.

Avec un accroissement annuel de 87 millions d'habitants, les pays en développement sont responsables de 95% de la croissance démographique mondiale. Au taux actuel de 2,1% de croissance par an, leur population devrait passer de 4,2 milliards en 1992 à 7,2 milliards en 2025.

Afrique sub-saharienne

La population de l'Afrique sub-saharienne a plus que doublé depuis 1965; au rythme actuel, elle doublera de nouveau en 25 ans. En 2025, l'Afrique devrait compter 1,3 milliard d'habitants, soit deux fois et demi le chiffre de 1990.

Bien que la densité de population y soit plus faible que dans d'autres régions, la rareté de l'eau et la médiocrité des sols limitent beaucoup les possibilités de faire vivre une population plus nombreuse. L'Organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a estimé en 1984 qu'en l'an 2000 plus de la moitié des 46 pays de l'Afrique sud-saharienne ne pourraient pas faire vivre leur propre population en se servant des méthodes de culture actuelles sans importer des aliments. Si la population africaine augmente comme prévu, le continent devra, à la fin de la décennie, augmenter sa production alimentaire de 144%, ou importer 59% de ses aliments - perspective improbable pour des pays pauvres qui n'ont guère de devises.

La situation pourrait empirer davantage puisque les tentatives faites pour intensifier les cultures vivrières endommagent le sol. Au fur et à mesure que diminuent les terres et l'eau disponibles par personne, les agriculteurs qui doivent lutter pour vivre intensifient leur cultures, ce qui dégrade les sols; ils font du surpâturage, transformant en désert les terrains de parcours, et ils abattent trop d'arbres dans les forêts.

D'ores et déjà, beaucoup de pays africains n'ont pas suffisamment accès à l'eau pour usages domestiques. Certaines familles passent plus de deux heures par jour à transporter l'eau qu'elles vont chercher sur de longues distances. Les pénuries devraient s'intensifier avec la croissance rapide de la population. Même si on améliore la conservation, on estime que les deux-tiers de la population de l'Afrique vivent dans des endroits où le manque d'eau deviendre grave en 2025. Ce manque d'eau freinera l'accroissement de la production alimentaire et l'expansion de la production industrielle. En 2025, l'Afrique n'aura pas assez d'eau pour irriguer les cultures dont elle a besoin pour nourrir une population plus nombreuse, même si la progression de la consommation ménagère était nulle.

Les pertes de forêts ont été considérables dans certaines régions d'Afrique. Par exemple, le Ghana a perdu près du tiers de ses forêts denses entre 1937-38 et 1980. Une grande partie du bois sert à faire cuire les aliments. Neuf ménages africains sur 10 font leur cuisson au bois. On voit que la perte de forêts est étroitement liée à la croissance démographique. Comme la plupart des ménages africains n'ont pas les moyens d'acheter d'autres combustibles, il est probable que la demande de bois - et le défrichage des terres pour l'agriculture - continueront d'augmenter, en parallèle avec la croissance démographique, pendant plusieurs décennies.

Aujourd'hui, seulement le tiers environ des Africains vivent dans des villes; on prévoit cependant que plus de la moitié de la population du continent habitera dans des villes d'ici 25 ans. Or, la région est mal préparée pour cette évolution. Par exemple, à Nairobi, où la population augmente rapidement, 40% des habitants vivent déjà dans des bidonvilles sans conduite d'eau, sans égouts, sans électricité et sans voies d'accès. Dans les villes du Nigéria, dont la population a augmenté de 80% entre 1980 et 1990, six logements sur sept n'ont pas de toilette.

Asie

L'Asie est déjà le continent le plus peuplé du monde, avec près de 60% de la population mondiale. Bien que les taux de fécondité aient rapidement diminué dans toute l'Asie, on prévoit que la population de la région augmentera de 60% durant les 35 prochaines années, passant de 2,9 milliards en 1990 à 4,5 milliards en 2025.

La croissance démographique entraîne une contraction extraordinaire de la dimension des parcelles familiales en Asie. Par exemple, au Bangladesh, la dimension moyenne d'une ferme n'atteignait en 1985 que le tiers environ de son chiffre de 1960; le tiers des bangladeshi ne possèdent pas de terres. Or, on prévoit que la population du pays va doubler en moins de 35 ans. A la fin de la présente décennie, six pays d'Asie à faible revenu (Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Philippines, sri Lanka et Vietnam), dont la population devrait atteindre au total 358 millions, ne seront pas en mesure de se nourrir s'ils continuent à se servir des mêmes méthodes de culture.

Aujourd'hui, l'Asie demeure essentiellement rurale - trois habitants sur cinq vivent dans les campagnes - mais, d'ici 35 ans la majorité des asiens vivront dans des villes. A cause de la croissance démographique et de l'industrialisation, l'Asie se heurte à des problèmes de plus en plus graves de pollution de l'air des villes. La combustion peu efficace d'un charbon de base qualité cause une grave pollution en Chine et en Inde. Le nombre croissant d'automobiles qui circulent dans les grandes villes d'Asie intensifie aussi la population de l'air. Les véhicules sont la cause de 90% de la population de l'air à Kuala Lumpur et d'environ 75% à Manille.

La croissance et la densité des villes contribuent aussi au manque d'eau et à la pollution de l'air. A Beijing, l'abaissement de la nappe phréatique atteint jusqu'à deux mètres par an. A Bangkok, où la population est passée de 2 millions en 1960 à 7 millions en 1990, la nappe phréatique a diminué de 25 mètres pendant la même période, conduisant à des instructions d'eau salée dans certains puits. La Baie de Jakarta est devenue un "cloaque à ciel ouvert", renfermant des millions de tonnes de déchets industriels et ménagers non traités. Quelque 70% des rivières, des lacs et des cours d'eau de l'Inde sont pollués. Tous les grands fleuves de la Chine le sont aussi.

Amérique latine et Caraïbes. On prévoit que la population de l'Amérique latine et des Caraïbe va presque doubler durant les 35 prochaines années - de 448 millions en 1990 à 757 millions en 2025. Cette croissance est plus lente que celle de l'Afrique et du Proche-Orient, mais elle n'en aggravera pas moins une série de problèmes d'environnement.

L'Amérique latine est riche en ressources naturelles - par exemple, elle a plus de forêts que tout autre région en développement - mais ces forêts sont en train d'être rapidement épuisées ou détruites. Chaque année, on défriche en Amérique latine plus de 8,3 millions d'hectares de forêts tropicales pour faire place à l'agriculture et à des peuplements humains. Il s'agit là de près de la moitié de l'ensemble des pertes mondiales de forêts. A lui seul, le Brésil a perdu 1,4 millions d'hectares de forêts en 1989-90. Quelques 90% de ses forêts du littoral Atlantique ont déjà disparu.

Cette énorme perte de forêts a ruiné les habitats naturels de beaucoup d'espèces de plantes et d'animaux indigènes. A la fin de la présente décennie, 10% des espèces qu'on trouve dans la région auront peut-être disparu.

D'ores et déjà, l'Amérique latine est aussi urbanisée que le monde développé; son caractère urbain s'accentue. Aujourd'hui, 72% des latino-américains vivent dans des villes. En 2025, 85% vivront peut-être dans des villes. A la fin de la présente décennie, les deux plus f-grandes villes du monde devraient être Mexico et São Paulo, avec chacune 24 millions d'habitants.

L'urbanisation rapide conduit à une forte pollution dans la région. Environ 81 millions de latino-américains, soit la quart de la population urbaine, vivent dans des villes dont l'air est pratiquement pollué en tout temps. Un autre groupe de 38 millions vivent dans des villes où la pollution de l'air est intermittente. Moins de 2% des eaux usées de la région sont traitée. Les zones côtières et les baies proches de grandes villes, comme Baranquilla et Cartagena, en Colombie; Caracas; au Venezuela; la Havane, à Cuba; et Kingston, à la Jamaïque, sont fortement polluées. La récente épidémie de choléra qui a sévi au Pérou et dans les pays voisins a été propagée par des poissons contaminés pris dans des eaux polluées.

Si la production alimentaire de l'Amérique latine a pu égaler, voire dépasser, la croissance démographique, c'est en grande partie grâce aux technologies de la "révolution verte" utilisées depuis le milieu des années 1960. Par exemple, la population du Mexique a presque triplé entre 1950 et 1984, mais sa production céréalière a quadruplé. Cependant, depuis 194, la production de céréales plafonne car il a fallu cesser de cultiver les terres dégradées. L'érosion fait perdre chaque année au Mexique 200.000 hectares de terres; or, dans 35 ans, le pays devra nourrir 70% d'habitants de plus qu'aujourd'hui, sa population devant atteindre 150 millions en 2025.

Proche-Orient et Afrique du Nord

La population du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord devrait atteindre 562 millions en 2025, soit le double du chiffre de 272 millions enregistré en 1990. C'est dans cette région qu'on trouve 10 des 25 pays à croissance la plus rapide du monde.

Avec de faibles précipitations et des sols médiocres, la plupart des pays de la région ne peuvent pas nourrir aujourd'hui leur population sans importer des produits alimentaires. La FAO a prévu que, à la fin de la décennie, 16 des 19 pays de la région, dont la population devrait atteindre 251 millions d'habitants, ne seront pas en mesure de nourrir leurs habitants avec leurs méthodes de production actuelles.

Dans toute la région, les pays ont de graves problèmes de dégradation des sols, d'érosion et de perte de forêts. En Turquie, plus de 14 millions hectares de terres agricoles ont été endommagées par une érosion profonde et 5 millions de tonnes de sol superficiel sont perdues chaque année. Au moins le quart des terres agricoles de l'Egypte sont engorgées et sont affectées par la salure que provoque l'irrigation.

La plus grande partie de la région a déjà des problèmes d'eau. En 2025, en raison surtout de la croissance démographique, tous les pays de la région seront en butte à des pénuries critiques d'eau, même s'ils améliorent la conservation. La Tunisie, par exemple, dispose d'environ 12 millions de mètres cubes d'eau pour usages non domestiques, mais a besoin de 20 à 100 millions de mètres cubes pour la seule irrigation. Si la population tunisienne double d'ici à 2050, comme on s'y attend, il n'y aura plus que 8 millions de mètres cubes d'eau disponibles pour des usages non domestiques. Les pays qui ont des cours d'eau communs doivent se faire concurrence pour assurer leurs approvisionnement en eau; la diversion et la pollution an amont pourraient susciter des conflits entre nations.

Les riches pays pétroliers ont les moyens d'importer des aliments et de l'eau, d'adopter des techniques agricoles améliorées, d'assurer l'assainissement urbain et la santé publique, et de construire des stations de désalinisation et de traitement. D'autres pays moins nantis verront leur développement sérieusement compromis par le manque de ressources si leur population continue d'augmenter.

 

Population Reports - Volume XX, n° 2