Terre et Vie No 8, Juillet 1994

 

 

Les pesticides nous rendent stérile (8)

 

C'est l'équipe danoise du Pr Niels E.Skakkebæk qui a tiré le signal d'alarme en 1991, lors d'un colloque de l'organisation mondiale de la santé (OMS). Dans leur rapport, ces chercheurs démontraient qu'entre 1938 et 1990, chez l'homme, le nombre moyen de spermatozoïdes par unité de volume avait diminué de près de la moitié, passant de 113 millions à 66 millions par millilitre. Dans le même temps, le volume moyen de sperme émis par éjaculat est passé de 3,40 ml à 2,75 ml. Parallèlement, les taux d'anomalies génitales observées à la naissance chez les garçons ont augmenté considérablement : une enquête britannique indique que le taux de cryptorchidies (défaut de descente des testicules dans le scrotum, un des facteurs responsables de la stérilité masculine) est passé de 1,6% dans les années cinquante à 2,9% à la fin des années soixante-dix. D'autres données britanniques ont montré que la fréquence d'une malformation de l'urètre, appelée hypospadias, était passée de 0,15% chez les garçons nouveau-nés en 1964 à 0,36% en 1983. Enfin, plus grave encore, la proportion de cancers du testicule s'est multipliée par trois ou quatre en une cinquantaine d'années.

Que s'est-il donc passé pendant ce demi-siècle? Des modifications de toutes sortes sont intervenues dans notre environnement : augmentation des sources de radiation ionisante (centrales nucléaires, par exemple) et des métaux lourds (plomb), augmentation de la consommation de cigarettes, chaleur due à des pantalons trop serrés....Toutes ces perturbations, on le sait désormais, sont capables d'enrayer la bonne marche de notre système reproducteur. Mais, actuellement, on soupçonne tout particulièrement des substances capables d'interférer directement avec le processus physiologique de masculinisation et de production des spermatozoïdes. Certains insecticides, herbicides et autres pesticides sont en cause et, bien entendu, des hormones femelles, les strogènes.

Comment ces substances agissent-elles? A partir d'un certain nombre de résultats obtenus sur des animaux, notamment des rats, Skakkebæk et son collègue Richard M. Sharpe, du Médical Research Council, à Edimbourg, ont récemment proposé un scénario.

Pendant le développement embryonnaire, les strogènes contrôlent la sécrétion d'hormone foliculo-stimulante (FSH) par les cellules de sertoli du testicule, ainsi que la multiplication de ces dernières. Or, la FSH contrôle vraisemblablement la sécrétion d'une autre hormone, la MIS, qui jouerait un rôle important dans la descente des testicules. Cette Hormone interviendrait également dans la multiplication des cellules germinales ; des perturbations de sa sécrétion pourraient donc être responsables, au moins en partie, de certains cancers du testicule. D'autres part, du nombre de cellules de Sertoli dépend la production de spermatozoïdes : chacune d'entre elles apporte en effet son soutien logistique à un nombre limité de cellules germinales destinées à se transformer en spermatozoïdes. Des études chez les animaux ont confirmé leur rôle : moins les cellules de Sertoli sont nombreuses chez l'embryon et le jeune, plus les testicules sont petits et plus la production de spermatozoïdes chez l'adulte baisse.

Enfin, on a montré, chez le rat, que les strogènes avaient une action inhibitrice sur le développement des cellules de Leydig. Celles-ci fabriquent la testostérone, responsable de la masculinisation de l'appareil génital chez le mâle et de la deuxième étape de la descente des testicules. Comme l'ont montré des recherches chez les animaux, une trop forte quantité d'strogènes ou de certaines substances chimiques peut limiter le nombre de cellules de Leydig et compromettre ainsi la production de testostérone. Il en résulte une masculinisation imparfaite (hypospadias, par exemple) et l'inachèvement de la descente des testicules.

Ce scénario permet de comprendre pourquoi les dégâts commis lors du développement (du ftus à la puberté) sont irréversibles : la multiplication des cellules de Sertoli et des cellules de Leydig se fait pendant cette phase, après quoi elle n'est plus possible chez l'adulte ; en revanche, chez celui-ci, les strogènes n'agissent que sur les phases de maturation des spermatozoïdes à partir de cellules primordiales, déjà toutes en place avant la puberté. Chez l'homme adulte, il suffirait donc que cesse l'action des strogènes pour que la production de spermatozoïdes reprenne.

Si les voies exactes par lesquelles se produisent ces phénomènes restent à confirmer, ou même à élucider, il existe hélas! déjà des preuves de l'action de bon nombre de substances sur la reproduction masculine. Ainsi, en ce qui concerne les pesticides, le dibromochloropropane, un nématocide plus connu sous le nom de DBCP, longtemps utilisé massivement dans l'industrie agro-alimentaire américaine, a beaucoup fait parler de lui.

Dans une série d'études publiées entre 1977 et 1984, D.Whorton et ses collaborateurs montrèrent que, parmi 142 ouvriers mâles exposés au DBCP, 13,1% étaient azoospermiques (ils ne produisaient pas le moindre spermatozoïde), contre 2,9% dans un groupe témoin non soumis au DBCP ; 16,8% de ce même échantillon étaient oligospermiques (en dessous du seuil minimum de normalité, soit 20 millions de spermatozoïdes par millilitre), contre 5,9% dans le groupe témoin. En outre, il y avait une relation entre la durée de l'exposition au DBCP et l'importance de ces altérations. Toutefois, tous ces effets semblaient disparaître dès que l'on arrêtait l'exposition au DBCP.

Le DBCP est proscrit depuis 1977. En dépit de cette interdiction, en 1984 il était encore utilisé par un certain nombre de compagnies américaines ; c'est ainsi que 4 000 ouvriers travaillant dans les bananeraies du Costa Rica sont devenus stériles après avoir été en contact avec ce pesticide. Menacées par leurs victimes de poursuites devant les tribunaux, les compagnies incriminées ont préféré acheter leur silence. Prix moyen, en fonction de l'ampleur des dégâts : 37 500 F...

Si le DBCP constitue un exemple très spectaculaire, il est d'autres substances qui agissent de manière plus insidieuse. Ainsi, d'après des chercheurs anglais, les londoniens qui boivent l'eau de la Tamise souffrent d'une baisse de la densité des spermatozoïdes et de leur mobilité, paramètre essentiel de leur aptitude fertilisatrice. Responsables : vraisemblablement des agents imitant les strogènes femelles, déversés dans la Tamise. La liste de telles substances est longue. On pense, bien sûr, aux pesticides et herbicides comme les biphényls polychlorés (PCB) et autres organochlorés comme le DDT. Mais il existe aussi de nombreuses sources naturelles d'strogènes. L'innocente vache laitière, par exemple, pourrait nous alimenter en strogènes : en effet, chez ce ruminant, la lactation continue pendant la gestation, état dans lequel la vache fabrique de grandes quantités d'strogènes (notamment de sulfate d'strone). Son lait se trouve donc alors "enrichi" en ces hormones. Heureusement pour nos bébés, il semble que le sulfate d'strone soit éliminé au cours des phases de conditionnement du lait. Le lait de la femme, lui, n'en contient que des quantités négligeables.

De simple changements physiologiques ou comportementaux de notre part peuvent aussi provoquer l'augmentation des strogènes endogènes, produits par notre propre organisme. Ainsi, l'obésité peut-elle conduire à l'augmentation des strogènes circulants. Enfin, les strogènes de synthèse, utilisés dans les pilules contraceptives et partiellement excrétés, peuvent, au cours de recyclage de l'eau, se retrouver finalement dans l'eau de boisson. La nocivité d'strogènes synthétiques a été démontrée de manière spectaculaire par le diethylstilbstrol (DES), médicament utilisé entre 1945 et 1971 pour traiter de nombreuses femmes enceintes, notamment pour leur éviter des risques de fausse-couche. Une proportion anormalement élevée des garçons mis au monde par ces femmes était atteinte de cryptorchidie, d'hypospadias et autres malformations génitales ; en outre, à l'âge adulte, leur production de sperme est réduite.

Face à cette situation, pour le moins préoccupante, les recherches se multiplient. En Europe, un programme mettant en eu quatorze équipes, dont celle de Patrick Thonneau, de l'unité 292 de l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) au Kremlin-Bicêtre, et s'étalant sur près de cinq ans est sur le point d'être lancé. Toutefois, on n'a pas attendu les résultats de telles recherches pour prendre des mesures légales. Ainsi, la réglementation européenne évolue. Alors que, de 1979 à 1992, la classification des substances dangereuses pour la reproduction se limitait aux produits tératogènes, susceptibles d'induire des monstruosités, elle inclut désormais tous les composés "toxiques pour la reproduction". Cependant, cela suppose que l'on dispose d'études épidémiologiques et de cas cliniques chez l'homme, ainsi que d'études expérimentales sur la reproduction animale, sur une ou plusieurs générations. Pour la plupart des substances, cela demandera encore plusieurs années. Sans compter que les tests ne prennent en compte que les effets d'un seul composé à la fois, alors que certains produits n'agissent qu'en combinaison.

Toutefois, le plus difficile reste les obstacles à surmonter pour appliquer la législation. Sa mise en pratique risque, en effet, de varier selon les endroits. Ainsi, contrairement aux grandes entreprises, bien surveillées, dans les petits ateliers comme les garages, les pressings ou les salons de coiffure, il est à craindre que les normes soient peu prises en compte. D'autres part, toutes une série de polluants peuvent très bien s'infiltrer dans la chaîne alimentaire ou l'eau de boisson, comme on l'a vu dans le cas de l'eau de la Tamise. Une exposition accidentelle peut aussi résulter du non-respect des conditions normales d'utilisation du produit telles qu'elles sont définies sur la notice d'emploi.

La première des choses à faire, en fin de compte, semble donc être d'informer l'ensemble des populations, notamment dans les milieux professionnels en contact avec des substances potentiellement dangereuses, des risques qu'elles encourent. A défaut d'une prise de conscience rapide et massive, les politiciens qui s'inquiètent de la baisse des naissances dans les pays occidentaux pourraient bien avoir de bonnes raisons de s'alarmer.

THIERRY PILORGE